Blind Magazine : photography at first sight
Rechercher
Fermer ce champ de recherche.

À Bruxelles, la nature reprend ses droits

Le Hangar, au cœur de la capitale belge, s’intéresse à travers plusieurs expositions à la relation que les êtres humains entretiennent avec la nature. À voir jusqu’au 8 juillet.

Il règne toujours une atmosphère familiale au Hangar Photo Art Center, l’un des plus beaux lieux dédié à l’image en Europe. C’est un espace convivial, où les rencontres et discussions entre artistes se font facilement, et où les photographes apprécient beaucoup d’être exposés. Cela tient principalement à l’accueil qui leur est réservé par sa directrice Delphine Dumont et son équipe, et à leur engagement.

From the series Replica Falsifica,2023© Paul D’Haese.HDjpeg
From the series Replica Falsifica,2023© Paul D’Haese

Objectif Terre

La planète est ainsi le dénominateur commun des images à voir au Hangar. Le projet Melting Islands, littéralement « îles en fusion », pointe les défis auxquels sont confrontés plusieurs d’entre elles : fonte des populations, de la glace, ou du littoral sablonneux.

Le photographe Matthieu Litt, qui apprécie les territoires vierges et où les Hommes se font rares, a passé plusieurs semaines en résidence artistique dans l’Arctique, sur un bateau, le Manguier. « C’est un travail argentique », raconte t-il. « Des superpositions d’images à des moments différents ou à des moments consécutifs. Je voulais sortir de l’imagerie classique qui est beaucoup véhiculée sur les glaciers. On parle beaucoup d’exploration spatiale, de Mars, d’un avenir radieux sur d’autres planètes, sans qu’on prenne conscience de ce qu’on a à portée de main, ici. » Ses photographies, pleines de poésie, tout en couleurs, peuvent d’ailleurs rappeler l’exploration de planètes inconnues, mais c’est bien la nôtre qu’elles défendent en émouvant le spectateur.

Terra Nullius # 4, From the series Terra Nullius, 2022. © Matthieu Litt
Terra Nullius # 4, From the series Terra Nullius, 2022. © Matthieu Litt

Au Cap Vert, Mathias Depardon s’est intéressé à l’extraction des sables. À l’origine : un rapport sur la dépendance au sable de la région parisienne, puis une commande du journal Le Monde, 6 reportages, dont les Maldives, l’Inde, le Groenland, aussi. « Il faut savoir que le monde consomme 50 milliards de tonnes annuelles de sable, ce qui correspond à 18 kilos par jour, par personne. En gros, c’est l’équivalent d’un mur de 27 mètres de haut sur 27 mètres de large qui fait le tour de la planète. Chaque année. »

Son projet alerte sur un double fléau lié à cette matière première : celui de l’érosion et de la perte de biodiversité d’une part, et d’une grande pauvreté et exploitation humaine d’autre part. Sur ses photos, des femmes capverdiennes dans l’eau de mer, seau à la main, en train d’extraire illégalement du sable pour le revendre en ville. « Elles pillent le sable du littoral, mais sur le littoral, il n’y a plus de sable. Il n’y a plus que des grès, plus que du sol. Donc elles sont obligées de l’extraire directement dans la mer maintenant. C’est un travail horrible. Elles ramènent 500 seaux par jour. Je ne sais pas si vous imaginez. »

Moving Sand / Cape Verde, 2022 © Mathias Depardon
Moving Sand / Cape Verde, 2022 © Mathias Depardon
L’île, From the series La firme, 2016. © Richard Pak
L’île, From the series La firme, 2016. © Richard Pak

Les hommes, les femmes, sont aussi la préoccupation de Richard Pak et Clément Chapillon, deux photographes qui ont partagé la vie de communautés insulaires. Le premier s’est rendu sur l’île Tristan da Cunha, île principale de l’archipel du même nom, ensemble d’îles volcaniques situé dans l’océan Atlantique Sud, au nord des quarantièmes rugissants, et découverte au début du XVIᵉ siècle par un navigateur portugais. Un endroit au bout du monde, sans aéroport, à 8 jours de bateau du Cap, en Afrique du Sud, où forcément les gens vivent plus qu’isolés. « Le territoire habité le plus isolé de la planète », précise le photographe, dont les images se distinguent par leur humanité et leur lenteur.

Le second s’est lui penché sur la vie des habitants de l’île aride d’Amorgos, la moins peuplée de Grèce, où il se rend régulièrement depuis 20 ans. « Il y a un magnétisme sur cette île », raconte Clément Chapillon. « C’est la plus pauvre, la plus sauvage. C’est une île qui a une histoire assez fascinante. Il reste en gros 1000 personnes sur un immense territoire, qui s’est fait complètement dépeuplé. Une sorte d’île absolue, au bout du monde. »

« C’est à la fois un Eden et une prison. »

Parmi ces irréductibles, il y a Alain, un français originaire de Bagnères-de-Bigorre. Il est venu à Amorgos il y a une trentaine d’années, et n’est jamais reparti. « C’est à la fois un Eden et une prison. » Il y a aussi cette jeune femme grecque, Plato, née sur l’île, qui dans une des photos prépare la Fava, une purée de pois chiches, et qui s’ennuie à mourir, surtout l’hiver. Ou Carolina, une écrivaine anglaise venue se perdre dans un village au fin fond de la montagne. « Quand je l’ai photographiée, elle avait 85 ans. Le jour même où j’ai voulu lui donner le tirage, elle est décédée. »

Tristan Glass, From the series La firme, 2016 © Richard Pak
Tristan Glass, From the series La firme, 2016 © Richard Pak
Moving Sand / Cape Verde, 2022 © Mathias Depardon
Moving Sand / Cape Verde, 2022 © Mathias Depardon

L’or vert

Dans un univers onirique aux codes proches du documentaire, Matthieu Gafsou, Alice Pallot et le collectif De Anima (composé de chercheurs, artistes, designers, scientifiques) proposent, à travers 3 projets artistiques entre macro-écologie et observation de l’infiniment petit, de percevoir la force originelle et ultime de la nature.

Alice Pallot, lauréate de la résidence 1+2 du CNRS de Toulouse, hub de création associant la photographie et les sciences, a travaillé sur la problématique de la toxicité des algues en Bretagne. En particulier un phénomène auquel fait face la région : le déversement dans la mer de déchets de l’agriculture intensive, de nitrates et de phosphates, qui font en sorte que les algues prolifèrent à leur tour en masse, notamment en Côte d’Armor. S’ensuivent décomposition des végétaux, putréfaction, et la libération d’un gaz mortel, le H2S.

« En une quarantaine d’années, il y a eu trois ou quatre morts justement dues à cette problématique », explique la photographe. « On ne parle en revanche pas de l’effondrement de la biodiversité. Mes images parlent de ça. » Un projet influencé par une bande dessinée d’Inès Leroux, intitulée Algue verte, l’histoire interdite, parue en 2019.

Plage stérile, Algues maudites, a sea of tears, 2022 © Alice Pallot
Plage stérile, Algues maudites, a sea of tears, 2022 © Alice Pallot

Ses travaux visuels, à la forte esthétique dystopique, sont divisés en plusieurs parties et se distinguent par leur hétérogénéité. Ou l’utilisation de la toxicité comme outil : elle a par exemple laissé des images durant trois semaines en culture avec des algues toxiques, pour obtenir des tirages totalement abîmés, presque brûlés.

« J’ai travaillé avec des écologistes qui m’ont parlé de plages stériles. J’essaye de montrer un futur vers lequel on tend si on reste dans cette position actuelle. Je montre aussi comment on passe d’un milieu oxique à anoxique. Oxique, avec de l’oxygène, et anoxique, sans oxygène. C’est ce qui se passe quand les écosystèmes sont amenés à être en contact avec du gaz H2S. Il n’y a plus d’oxygène. »

Des problématiques qui interrogent aussi sur la manière de mettre en avant les photographies. « Si on y réfléchit bien, la photo est un médium polluant », rappelle Delphine Dumont. « Les appareils, les produits chimiques, les énormes imprimantes dans les laboratoires, l’encre, les papiers blanchis. Les artistes qui travaillent sur des sujets écologiques et qui sont amenés à voyager ont une grosse empreinte carbone. Ensuite, il y a le transport des œuvres, le problème de la collection, et de la préservation de la photographie. On n’a pas vraiment de visibilité là dessus. C’est très compliqué d’être écolo à 100%. Mais on ne peut pas parler d’écologie, et ne pas s’interroger sur ce que nous faisons. Notre première initiative : essayer de produire nos expositions localement. »

Terra Nullius # 1, From the series Terra Nullius, 2022. © Matthieu Litt
Terra Nullius # 1, From the series Terra Nullius, 2022. © Matthieu Litt
Oyster Mushroom Orchestra, De anima and Adem Elahel, 2022
Oyster Mushroom Orchestra, De anima and Adem Elahel, 2022
From the series Vivants, 2022. © Matthieu Gafsou
Vivants, 2022 © Matthieu Gafsou

“Echoes of tomorrow”, Collectif De Anima, jusqu’au 10 juin 2023. Melting Islands: Clément Chapillon : “Les rochers fauves” / Mathias Depardon : “Moving sand/Cape Verde” / Matthieu Litt : “Terra Nullius” / Richard Pak : « La Firme ». Jusqu’au 8 juillet 2023. Hangar Photo Art Center, Pl. du Châtelain 18, Bruxelles, Belgique.

Ne manquez pas les dernières actualités photographiques, inscrivez-vous à la newsletter Blind.