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À Photo Elysée, la parole aux femmes

Cet été, Photo Élysée, à Lausanne, dévoile une programmation féministe et engagée avec « De l’hystérie de masse » de Laia Abril et « Citoyen Modèle» de Debi Cornwall.

Construit sur d’anciens entrepôts ferroviaires, Photo Élysée est l’un des premiers musées en Europe à être exclusivement consacré à la photographie. Alors que l’été dernier s’y exposaient les voies ferrées, c’est désormais la voix féminine que Photo Élysée célèbre à Lausanne. 

Le Prix Elysée est l’un des plus prestigieux prix de photographie à l’international. Le lauréat se voit en effet doté de 80 000 CHF, soit environ 74 480 euros, pour produire son projet et publier un livre. Cette année, c’est l’américaine Debi Cornwall qui l’a remporté pour sa série « Citoyens modèles » (Model Citizens). La photographe, qui a commencé sa carrière dans le droit civil, photographie le pouvoir américain. Entre fictionalisation de la violence et performance de la citoyenneté aux États-Unis, elle nous interroge : à quoi ressemble un citoyen modèle ? 

Scénario de jugement, 2022 © Debi Cornwall, Prix Elysée
Scénario de jugement, 2022 © Debi Cornwall, Prix Elysée

Ce qui subsiste en dehors du cadre

Placardée en grand sur le mur immaculé, une image particulière nous accueille dans la petite pièce d’exposition de « Citoyens Modèles » (Model Citizen). Close up d’un visage sur un lit d’hôpital, il s’agit en réalité du mannequin d’un diorama de la Seconde Guerre mondiale, provenant au Camp Roberts Historical Museum, en Californie. Longs cils, peau parfaite…la beauté de la « victime » témoigne de cette fictionnalisation de la réalité. Les Américains sont présentés comme héroïques ou innocents. « C’est le fondement d’une société dans laquelle la désinformation est déployée par le pouvoir, une société dans laquelle nous sommes tous en représentation sur les médias sociaux où vous ne pouvez pas vraiment faire confiance à ce que vous voyez. »

« Je pense qu’il y a quelque chose de plus universel dans le fait de ne pas voir. »

Debi Cornwall

« This is America » répète la voix de Childish Gambino, comme un écho aux images placardées sur les murs. S’ensuit « Fight the Power » de Public Enemy, « Party in the USA » de Miley Cyrus et tout un lot de chansons évoquant les States. Quand le silence envahit enfin la pièce, les images parlent d’elles même. Les symboles et figures de la Grande République américaine inondent les images souvent mises en scène. Parmi eux, la mythique bannière étoilée. Omniprésente, elle est fièrement arboré lors les Save America rallies, des rassemblements républicains pro Trump. Debi Cornwall y capture les gestes et non les visages. « J’interroge qui se trouve en dehors du cadre. », dit-elle. Dans ses images, les têtes sont coupées ou camouflées : « Lors de mon premier travail sur Guantanamo, il était interdit de montrer les visages pour des raisons de sécurité. Je pense qu’il y a quelque chose de plus universel dans le fait de ne pas voir. »

Lever de drapeau, 2022 © Debi Cornwall, Prix Elysée
Lever de drapeau, 2022 © Debi Cornwall, Prix Elysée
Numéro un, 2022 © Debi Cornwall, Prix Elysée
Numéro un, 2022 © Debi Cornwall, Prix Elysée
11 septembre, installation du World Trade Center, 2021 © Debi Cornwall, Prix Elysée
11 septembre, installation du World Trade Center, 2021 © Debi Cornwall, Prix Elysée
Victime, 2018 © Debi Cornwall, Prix Elysée
Victime, 2018 © Debi Cornwall, Prix Elysée

Cette citoyenneté est protéiforme. On peut y projeter ce que l’on veut, comme sur ce fond vert, où des photos d’archives sont épinglées. Face à nous, de la violence raciale, beaucoup d’amateurs d’armes à feu, les fameux exercices inutiles de bombe atomique organisés dans les écoles américaines jusqu’à la fin des années 1980, un U.S. marines nous pointant du doigt façon Oncle Sam sur une affiche de recrutement militaire, ou encore Alvin Ailey, chorégraphe américain emblématique. Debi Cornwall propose un lexique visuel de la citoyenneté.

Oppression et résistance de masse

En 2007, près de 600 élèves du pensionnat catholique coréen Villa de las Niñas situé à Chalco, au Mexique, perdent brutalement leur capacité à marcher droit. En 2012, plus d’une douzaine d’adolescentes de Le Roy, dans l’État de New York, se sont mises à avoir des spasmes musculaires et des tics incontrôlables, similaires à ceux du syndrome de la Tourette. Entre 2009 et 2022, plusieurs usines de confection cambodgiennes sont le théâtre d’une épidémie de malaises chez des milliers d’ouvrières. Partout dans le monde, des femmes traversent des épisodes d’évanouissements, de paralysies des membres, de tremblements, de convulsions, tics ou autres symptômes. Sans aucune explication.

L’artiste catalane Laia Abril s’est penché sur ce phénomène, qui touche essentiellement des groupes de femmes. Nominée au Prix Elysée en 2018, son travail s’inscrit dans un projet intitulé Une Histoire de la Misogynie, dans lequel elle interroge l’avortement, le viol, les féminicides et les menstruations.  « Tout à commencé par un article relatant qu’un groupe d’adolescentes s’était soudainement évanoui dans une école du Népal. », explique-t-elle. « Je pensais qu’il s’agissait d’un cas isolé, puis j’ai fait des recherches et j’ai découvert qu’il existait des centaines d’autres cas similaires, et pas uniquement au Népal. C’était un phénomène qui se produisait partout dans le monde. J’ai alors commencé à étudier ce qu’on appelle communément “hystérie de masse”. »

Cas d'étude Chalco, Mexico_de la série De l'hystérie de masse_2023 © Laia Abril_courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire
Cas d’étude Chalco, Mexico, de la série De l’hystérie de masse, 2023 © Laia Abril, courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire
Cas d'étude Cambodge_de la série De l'hystérie de masse_2023 © Laia Abril_courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire
Cas d’étude Cambodge, de la série De l’hystérie de masse, 2023 © Laia Abril, courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire

Le titre de l’exposition « De l’hystérie de masse » (On Mass Hysteria)  fait sciemment écho aux préjugés misogynes autour de l’hystérie, cette « maladie féminine » souvent plaquée sur des comportements qui dérangent. Derrière ce supposé trouble, réside une méthode de contrôle des femmes. L’hystérie a longtemps été un moyen commode pour les hommes de refuser aux femmes la moindre conscience politique. Virginia Woolf et certaines suffragettes britanniques seront ainsi diagnostiquées hystériques.

« On dirait presque qu’elles font semblant d’être malades », « Elles s’évanouissent à cause de leurs sentiments », « Elles se maquillent trop ».  En lettres rouges, le discours sexistes des médias et de la presse locale déferle, plaqué sur les images de ces crises d’évanouissements. « Le fait qu’il n’y ait pas d’explication physiologique, biologique, nous a placés, en tant que société, dans deux perspectives : l’une consiste à nier que cela s’est produit, à dire qu’elles font semblant ou qu’elles s’imitent les unes les autres, ou encore à considérer l’hystérie comme un cul-de-sac, dans lequel toutes les maladies liées à la physiologie des femmes ou à leurs problèmes mentaux sont regroupées en un seul point. », précise Laia Abril. Ignorés ou minimisés par la société, ces phénomènes alimentent alors le préjugé de la vulnérabilité féminine.

Feelings, de la série De l'hystérie de masse, 2023 © Laia Abril, courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire
Feelings, de la série De l’hystérie de masse, 2023 © Laia Abril, courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire

L’exposition détaille trois cas contemporains ayant eu lieu au Mexique, au Cambodge, et aux États-Unis. Des dossiers d’archives s’exposent sur les murs, faisant état d’une vingtaine de cas différents à travers le monde. En les parcourant, on découvre que la plupart de ces situations ont en commun différents déclencheurs : stress intense, rejet ou impossibilité pour les femmes d’exprimer leurs pensées et leurs émotions. « Ce qui les rend malades, c’est peut-être l’oppression de la société », suppose Laia Abril. Selon elle, ces symptômes seraient un langage corporel de la protestation : « Une théorie soutient que ces phénomènes seraient une manière inconsciente de protester. Parce que vous n’êtes pas autorisé à protester, le corps se déconnecte de la réalité. C’est tout à fait métaphorique. »

La dernière partie de l’exposition, avec l’installation vidéo « Mass Protest », rend ainsi hommage à ces ces femmes qui protestent contre l’injustice sociale dans le monde entier. Une pièce plongée dans la pénombre, trois écrans projettent une centaine de clips de quelques secondes recensant des révoltes féminines ou féministes ayant lieu depuis environ 10 ans. Au sol, trois moniteurs montrent les images réelles de ces crises d’« hystérie de masse ». Une forme de retournement du stigmate pour se réapproprier le mot et lui donner un nouveau sens.

Wrong Cake, de la série De l'hystérie de masse, 2023 © Laia Abril, courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire
Wrong Cake, de la série De l’hystérie de masse, 2023 © Laia Abril, courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire
Identity Thief, de la série De l'hystérie de masse, 2023 © Laia Abril, courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire
Identity Thief, de la série De l’hystérie de masse, 2023 © Laia Abril, courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire
We Want Blood_de la série De l'hystérie de masse_2023 © Laia Abril_courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire
We Want Blood, de la série De l’hystérie de masse, 2023 © Laia Abril, courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire
Teen's Pain_de la série De l'hystérie de masse_2023 © Laia Abril_courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire
Teen’s Pain, de la série De l’hystérie de masse, 2023 © Laia Abril, courtoisie Galerie Les Filles du Calvaire

« Laia Abril, On Mass Hysteria », « Debi Cornwall, Citoyens modèles », Photo Elysée, Lausanne, jusqu’au 1er octobre. 

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