Blind Magazine : photography at first sight

Albert Londres : le combat pour la vérité par la plume et l’image

Le 29e Prix Bayeux Calvados-Normandie, festival du reportage de guerre, expose des photographies inédites du grand reporter et écrivain français Albert Londres. Une exposition hommage à l’occasion des 90 ans de sa disparition.

« Sur la côte des pirates. Je les photographiais… Mon appareil en trembla. » Le sens de la formule, au bout de la plume. Ces mots sont écrits par Albert Londres lors d’un voyage en Arabie Saoudite, dans son reportage Pêcheurs de perles. Le verbe est image. Il écrit comme on déclenche, comme un tir, il touche juste, de la pointe de la mine. « Le métier de journaliste n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie », disait-il. 

Né en 1884, le grand reporter français, à la barbe et au costume bien taillés, raconta intensément par les mots les soubresauts du monde, avant de disparaître tragiquement dans l’incendie du bateau qui le ramenait d’une enquête en Chine, le 16 mai 1932, à 47 ans.

90 ans après, le Prix Bayeux Calvados-Normandie, qui honore chaque année les photojournalistes et correspondants de guerre du monde entier, rend hommage à l’un des ambassadeurs du métier par une facette méconnue du personnage : ses photographies. Car si les reportages et la plume ciselée du journaliste font référence, ses clichés, précieux documents d’histoire, sont longtemps restés dans l’oubli. 

Londres est en Arabie saoudite , il va écrire un livre intitulé "Pêcheurs de perles". Sous la photo, il écrit : « Sur la côte des pirates. Je les photographiai... mon appareil en trembla ». © Archives Prix Albert Londres
Londres est en Arabie saoudite, il va écrire un livre intitulé « Pêcheurs de perles ». Sous la photo, il écrit : « Sur la côte des pirates. Je les photographiai… mon appareil en trembla ». © Archives Prix Albert Londres
© Archives prix Albert Londres
© Archives prix Albert Londres

Souk de Casablanca et mystérieuse enveloppe

« On avait ça sous les yeux depuis très longtemps. C’est incroyable qu’on se soit penché si tard sur le rapport d’Albert Londres avec l’image », s’étonne encore Hervé Brusini, commissaire de l’exposition et président du Prix Albert Londres qui récompense chaque année les meilleurs reportages journalistiques francophones (prix de la presse écrite, audiovisuel et du livre). 

L’exposition d’une partie du fonds, riche de près de 800 tirages, est inédite. D’autant qu’un nombre important de photographies a été retrouvé dans des conditions tout à fait romanesques. Dans les années 60, un jeune professeur de français, Didier Folléas, tombe par hasard sur une mystérieuse enveloppe dans un souk de Casablanca. Celle-ci contient 150 photos. Au dos, une signature : “Londres”. En recoupant les écrits du reporter, Folléas en est sûr : il s’agit bien des photographies du voyage du reporter en Afrique, en 1928.

Albert Londres y dénonce alors la mort de 17 000 Africains lors de la construction de la voie ferrée Congo Océan engagée par la société française de construction des Batignolles. « Si Monsieur le ministre des colonies ne me croit pas, je tiens les photos à sa disposition », écrit-il auprès du gouvernement français. L’image devient la preuve des conditions inhumaines de travail. 
Mais l’exposition « Albert Londres et l’image » nous montre que le rapport de l’homme et de son époque avec la photo n’a pas tout de suite été fusionnel. « Le premier écrit d’Albert, est une défiance sur la puissance de la photographie », rappelle Hervé Brusini. 

Albert Londres dénonce la mort de 17 000 noirs lors de la construction de la voie ferrée Congo Océan; "Si Monsieur le ministre des colonies ne me croit pas, je tiens les photos à sa disposition." © Archives Prix Albert Londres
Albert Londres dénonce la mort de 17 000 noirs lors de la construction de la voie ferrée Congo Océan ; « Si Monsieur le ministre des colonies ne me croit pas, je tiens les photos à sa disposition. » © Archives Prix Albert Londres
Albert a fait le tour du monde juif de l’Europe à Jérusalem, dans « le juif errant est arrivé » il dit à propos de la photo: « J’armai mon appareil photographique et me mis en batterie. Avez-vous jeté une pierre dans un groupe de moineaux ? Je les poursuivis avec mon instrument. Les uns couraient, les autres masquaient leur visage de leurs mains, les plus hardis me montraient le poing. « Ça ne mange pas les hommes, leur criai-je, c’est sans douleur ! » © Archives Prix Albert Londres
Albert a fait le tour du monde juif de l’Europe à Jérusalem, dans « le juif errant est arrivé » il dit à propos de la photo: « J’armai mon appareil photographique et me mis en batterie. Avez-vous jeté une pierre dans un groupe de moineaux ? Je les poursuivis avec mon instrument. Les uns couraient, les autres masquaient leur visage de leurs mains, les plus hardis me montraient le poing. « Ça ne mange pas les hommes, leur criai-je, c’est sans douleur ! » © Archives Prix Albert Londres

Photographie, la mal-aimée

19 septembre 1914. Des obus allemands s’abattent sur la cathédrale de Reims. Londres, alors journaliste politique à Paris, est envoyé sur place. Le récit est saisissant, prend aux tripes. Ce sera son premier fait d’armes. « Albert est un poète qui donne à voir, son écriture est extrêmement imagée. C’est un appareil photo par la plume », détaille  le commissaire de l’exposition. 

Le journaliste lance alors dans ses lignes : « Les photographies ne vous diront pas son état. Les photographies ne donnent pas le teint du mort. Vous ne pourrez réellement pleurer que devant elle [la cathédrale de Reims], quand vous y viendrez en pèlerinage. » 

© Archives Prix Albert Londres
Cathédrale de Reims. © Archives Prix Albert Londres

Ces mots sont ceux d’un contemporain d’une époque où la photographie n’a pas bonne presse. « Nous sommes en 1914, et à l’époque, on pense que la photo, qui sort d’un appareil, d’une machine, fait une image sans valeur ajoutée. Le dessinateur, en revanche, par son geste artistique ajoute une vision. Alors que le photographe qui déclenche, après tout, tout le monde peut le faire » , relate Hervé Brusini.

On se méfie de l’image, d’autant plus qu’il existe déjà des services de retoucheurs. « Avec de la gouache et de l’encre de Chine, ils redonnent du contraste à la photographie mais enlèvent aussi des éléments sur la photo. » A la Une des journaux, Le Matin, Le Petit Parisien, L’Excelsior, Salut Public… ce sont donc les dessins qui ont la pleine page. Sur le terrain, Londres est d’ailleurs le plus souvent accompagné par son ami dessinateur Georges Rouquayrol. 

Puis, la photo s’impose peu à peu. Certains journaux comme l’Excelsior commencent à la mettre en avant. Avec, comme promesse, « nous allons vous raconter l’actualité, mais vous allez aussi la voir ». Le poids des mots, le choc des photos. Albert Londres saisit l’importance de l’image. Il veut partir avec plusieurs caméramans pour faire des films de ses sujets. Trop encombrant, trop onéreux, lui dit-on. En avance sur son temps, il se penche donc sur le boîtier photographique : plus léger, plus pratique, plus discret. 

© Archives Prix Albert Londres
Albert Londres. © Archives Prix Albert Londres

L’image comme « pièce à conviction »

Albert Londres, appareil photo autour du cou, court sur le pont d’un bateau. Scène immortalisée dans un film de décembre 1919, au large de Beyrouth. C’est la première fois que l’on voit le journaliste baroudeur utiliser un boîtier. De ce reportage, il publiera quinze photos en Une du journal Excelsior, légendées « photos de notre envoyé spécial ». Qui a initié Albert Londres à la photo ? On l’ignore. Quel appareil utilisait-il ? D’après Hervé Brusini,  « sûrement un Vest Pocket Kodak, c’était l’appareil le plus simple à utiliser à l’époque ». 

© Archives Prix Albert Londres
© Archives Prix Albert Londres
© Archives Prix Albert Londres
© Archives Prix Albert Londres

Les reportages d’Albert Londres glissent vers l’enquête et la photo devient la preuve du fait. « Le travail d’Albert Londres devient une affaire d’engagement et de combat pour la vérité. Et dans ce combat, l’image va finir par jouer un rôle déterminant. La photo est pour Albert Londres, à la fois la prise de note par l’image, et une pièce à conviction. »

Des photographies sur plaque de verre prises par le photographe Jeannin montrent le journaliste au travail en Guyane française, carnet de notes en main et tenue immaculée impeccable. Il y dénoncera, notamment grâce aux clichés pris sur place, la réalité des bagnes de Cayenne.

© Atelier Albert Londres
© Atelier Albert Londres

Le matériel d’époque exposé à Bayeux raconte le reportage de guerre au début du XXe siècle. « Une époque où le métier veut tendre vers l’image, le temps réel, l’instantanéité, sans en avoir encore les moyens », explique Hervé Brusini. Albert Londres avait saisi le potentiel de l’image. Comme son contemporain, l’écrivain Pierre Mac Orlan qui prophétisera en 1928, « dans 25 ans, tous les écrivains reporters seront manier la caméra ».

Ce voyage photographique aux origines du reportage est émouvant. Images rares des points reculés du monde, visités par la plume et l’œil opiniâtres de Londres. Elles nous ramènent inévitablement à notre époque de défiance envers l’information. « Nous sommes dans un énorme désarroi face au numérique avec la suspicion sur le métier de journaliste, sur la véracité et la nécessité même de l’information. Ce sont des questions mortifères pour la démocratie », considère Hervé Brusini. « Cette exposition vise à montrer que pour Albert Londres, l’image comme le mot avaient déjà ce même objectif, cette même ambition de servir la vérité. »

Festival du Prix Bayeux Calvados-Normandie. Exposition « Albert Londres et l’image », jusqu’au 13 novembre. 

© Archives prix Albert Londres
« Le Georges Philippar en feu. C’est là que périt Albert Londres en revenant de Chine le 16 mai 1932. » © Archives prix Albert Londres

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