Océanographe, écrivaine et photographe, Anita Conti a vogué sans relâche, observant l’océan et les hommes qui y puisent une faune qu’elle pressentait en danger. Un livre revient sur la vie de cette femme d’exception et son lien avec la Bretagne, cette terre qui, comme elle, vit au rythme de la mer.

© Anita Conti I Archives de Lorient

Il est des personnes dont la vie ressemble à un roman : à la fois riche de voyages, de découvertes et comme guidée par une impulsion, un fil rouge. Pour Anita Conti, ce fut la mer. C’est elle qui baigne son écriture comme ses photographies, qui charrie les rencontres et les observations, qui gorge ses idées. C’est ce lien indéfectible que raconte Laurent Girault-Conti, son fils adoptif, dans Anita Conti et la Bretagne paru aux édition Filigranes. Le livre offre un aperçu des 50 000 photos que l’océanographe et photographe a thésaurisées tout au long de sa longue vie. Un fonds confié à une ville bretonne, Lorient. Mais ce ne sont pas seulement les photos couleurs ou noir et blanc d’Anita Conti qui nourrissent l’ouvrage, ce sont également ses mots, mieux ses notes manuscrites. Certaines sont descriptives, le nom d’un navire, un terme technique, d’autres relèvent plus du haïku, toutes sont un caviar qui laisse exploser un parfum de poésie quand on les consomme.

Au fil des pages, on ne peut que s’émerveiller de la modernité de cette femme hors norme qui traversa le XXe siècle. Née dans une famille cossue en 1899, elle connaît d’abord le succès comme relieuse d’art. Mais la mer l’appelle. Elle entre à l’Office des pêches en 1934. Dès lors, elle n’a de cesse d’observer le travail des marins pêcheurs. Dans ce monde éminemment masculin, elle gagne le respect de ces hommes âpres au travail. Ceux-là mêmes qu’elle photographie, casquette vissée sur le crâne, manches de vareuse relevées pour dégager leurs mains musclées tandis qu’ils remontent les chaluts, hissant sur le pont des tonnes de poisson.

© Anita Conti I Archives de Lorient
© Anita Conti I Archives de Lorient

Très vite, Anita Conti réalise que les ressources qu’ils tirent hors des flots ne sont pas inépuisables. Dans une série de reportages sur les huîtres publiés dans le journal La République au milieu des années 1930, elle écrit : « Les champs marins auraient-ils besoin, comme les champs terrestres, d’un rythme de repos ? » Avec le développement des techniques de pêche moderne, le phénomène déjà amorcé s’intensifie. Toujours, elle s’oppose à l’emploi du terme « production ». « Pêcher n’est pas produire, c’est une extraction. A l’excès, n’est-ce pas rompre un équilibre millénaire entre l’homme et la mer ? » Elle conclut : « Nous avons déréglé ce mécanisme pour ce que nous croyons être en notre faveur. »

A une époque où on ne parle pas encore d’écologie et de développement durable, Anita Conti œuvre dès les années 1960 pour limiter le gâchis, ces milliers de poissons rejetés à l’eau, inutilement abîmés car supposément invendables. « Les marins auraient pu s’offusquer de ce qu’elle dénonçait leurs excès et leur négligence alors qu’ils l’avaient admise dans leur carré. Mais, ils savaient aussi qu’elle défendait l’intégrité de leur travail d’artisans face à l’industrie agroalimentaire qui bousculait déjà leur fragile équilibre, et que son argumentaire permettait de lutter contre ce qui apparaissait déjà comme la pêche industrielle », écrit Laurent Girault-Conti. Les photos de sa mère adoptive ne trompent pas sur la confiance que lui font les marins. Elle capte leur travail mais aussi leurs moments de détente à bord de chalutiers toujours plus modernes. Les images suivent le mouvement des flots. Il ne manque que le sel des embruns et l’odeur.

© Anita Conti I Archives de Lorient

 

Par Laure Etienne

Laure Etienne est une journaliste basée à Paris, ancienne membre de la rédaction de Polka et ARTE.

 

Anita Conti et la Bretagne, photos d’Anita Conti et texte de Laurent Girault-Conti, édition Filigranes, 144 pages, 25€. En français.

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