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Lux in Tenebris

En 2015, une série de hasards singuliers conduit Vincent Jendly sur un cargo de marine marchande. Lux In Tenebris est un travail cathartique dans lequel il apprivoise les eaux sombres de la nuit. Récit.


« Il n’y a pas d’illusion à se faire sur les voyages : on n’y emporte que soi-même »

Michel Déon, Les gens de la nuit

Quand j’avais 5 ans, j’ai évité la noyade de justesse. J’étais presque mort. Quand on se noie, on éprouve rapidement cet instant définitif connu par tous ceux qui ont frôlé la mort : la vision se voile, on abandonne et on s’évanouit dans les ténèbres.

Bien plus tard, j’ai apprivoisé cette eau qui avait failli me faire disparaître, au point de lui dédier un temps déraisonnable et d’aimer m’y trouver quand tout le monde la craint : dans les eaux sombres de la nuit. Pendant de longues minutes, je flottais sur le dos en fixant les ténèbres, que je défiais en écoutant mes respirations. Dans cette eau qui avait failli me tuer, je ne mourais jamais ; ni elle ni la nuit ne pouvaient m’avoir. Je me sentais vivant, plus qu’à n’importe quel autre moment de la journée. J’ai fait ça pendant des années.

En 2015, une série de hasards insolites m’a conduit sur un cargo de marine marchande. Au cours de ce premier voyage hivernal, j’ai vécu des parenthèses étranges, des intervalles sans repère connu. Et j’ai surtout trouvé comment guérir de mon addiction chronophage.

English Channel
English Channel © Vincent Jendly
Audierne Canyon
Audierne Canyon © Vincent Jendly
Terminal Porte Océane
Terminal Porte Océane © Vincent Jendly
Audierne Canyon
Audierne Canyon © Vincent Jendly

Sur l’océan, c’est la nuit que l’intranquillité est totale : lorsque le temps est couvert et le bateau complètement éteint, la mer devient invisible et encore plus abyssale. Un noir mat et total, que l’on ferme ou que l’on écarquille les yeux. On ne devine les flots que par leur son. Les marins n’aiment pas la nuit ; on a l’impression d’y manquer d’air, d’y être plus vulnérable.

Mais quand une lueur indéterminée rend à nouveau l’horizon visible, la vie l’emporte sur le néant. À chacune de ces apparitions, je me voyais rouvrir mes yeux d’enfant rescapé, ébloui, entouré par ceux qui me veillaient dans la lumière. Grisé par cette sensation, j’ai enchaîné quatre autres voyages, souvent inconfortables, parfois dangereux (l’un de mes cargos a failli se retourner dans l’Atlantique nord). 

Mais là encore, rien ne m’a englouti. Pendant ce travail cathartique, j’ai trouvé ce dont j’avais besoin : je ne flotte plus la nuit pour défier les ténèbres. Je me sens vivant du réveil au coucher.

Retrouvez les photographies et récits de Vincent Jendly sur son site Internet.

Bering Sea
Bering Sea © Vincent Jendly
Bering Sea
Bering Sea © Vincent Jendly
Shirshov Ridge
Shirshov Ridge © Vincent Jendly
Hurd Deep
Hurd Deep © Vincent Jendly

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