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Fabiola Ferrero : « Le Venezuela est un pays inégalitaire comme jamais »

La 12e édition du Prix Carmignac du photojournalisme est consacrée au Venezuela et à ses difficultés sur le plan individuel, social et écologique. A travers un reportage sur plusieurs mois, la photographe Fabiola Ferrero dresse un état de son pays, aujourd’hui présenté dans une exposition à Paris et un livre qui l’accompagne.

L’exposition « Venezuela, The Wells Run Dry » de Fabiola Ferrero, lauréate de la 12e édition du Prix Carmignac du photojournalisme, explore la disparition de la classe moyenne vénézuélienne. Démocratie riche et prospère dans les années 1960 et 1970, le Venezuela peine aujourd’hui à s’extirper d’une crise politique et économique profonde marquée par la chute du cours du pétrole, une corruption endémique et une hyperinflation.

Sept années consécutives d’effondrement économique et de crise politique ont creusé le fossé des inégalités et détruit la classe moyenne. La photographe vénézuélienne a entrepris de documenter des années de richesse qui n’existent plus que dans les mémoires. Elle s’est rendue dans des lieux qui étaient autrefois des symboles de prospérité, à la recherche des vestiges d’une réussite économique disparue.

Les livres qui ont survécu à un incendie dans l’Université d’Oriente en mars 2022. L’incendie a eu lieu en juin 2020, les causes sont inconnues. © Fabiola Ferrero

Son reportage l’a menée à travers tout le pays, photographiant les industries du pétrole et du sel en déclin et les communautés qui en dépendent, les universités pillées et abandonnées, et les dernières traces laissées par les Vénézuéliens qui ont décidé de quitter le pays pour un avenir meilleur.

Mêlant images d’archives, vidéos et photographies, Ferrero chronique le ralentissement économique de son pays et les conséquences pour sa population. Elle compare son projet à la tentative de photographier un lac avant qu’il ne devienne un désert. « S’il y a un moment pour documenter et laisser une trace de la mémoire de ce que nous étions, c’est maintenant. »

Dans un entretien pour Blind, Fabiola Ferrero décrit l’importance de ce projet pour elle et pour le peuple vénézuélien.

Deux hommes travaillent sur la Laguna Madre pour extraire le sel à Araya, le 13 novembre 2021. © Fabiola Ferrero

« The Wells Run Dry » présente les vestiges d’une réussite économique passée, à travers des photographies d’industries du pétrole et du sel sur le point de disparaître. Vous dites que vous essayez de photographier un lac avant qu’il ne devienne un désert. Qu’est-ce que le puits incarne pour vous ?

La perte générale de la normalité, de la vie telle que nous la connaissions. Les puits de pétrole sont encore bien remplis, c’est là toute la contradiction. Comme le poème de François Villon : « Je meurs de soif juste à côté de la fontaine ». Au fur et à mesure que le temps passe et que le Venezuela change, je vois ce lac de richesse devenir un désert, dans l’insouciance. Mais en même temps, la vie trouve toujours un chemin, donc cette phrase ne signifie pas que notre esprit meurt, mais plutôt un certain moment de notre vie et de notre histoire. 

Le projet a reçu le prix Carmignac cette année, ce qui vous a permis de produire votre reportage en 2022, avant qu’il ne soit aujourd’hui exposé. Que symbolise pour vous ce prix face à ce puits qui se tarit ?

Sur le plan personnel, c’est certainement l’une des plus importantes reconnaissances de ma carrière. Mais plus que cela, cela a représenté une opportunité de constituer une équipe de journalistes, de rentrer chez moi, de visiter les endroits où je savais que je devais aller et d’avoir suffisamment de temps et de ressources pour avoir un regard plus profond sur mon pays. Les cinq femmes qui ont intégré l’équipe sont vraiment au cœur du travail, et elles raconteront bientôt les histoires qu’elles ont recueillies. En tant que journalistes locaux, nous savons qu’il s’agit d’un privilège peu commun, et même si le sujet n’est pas joyeux, je suis heureuse que nous ayons pu apporter cette contribution à la mémoire du Vénézuela.

Un pêcheur assis sur un bateau pendant le lever du soleil à Zulia, le 11 février 2022. © Fabiola Ferrero
Une vue du Parc Central, un complexe urbain et culturel de Caracas construit dans les années 70, il était autrefois considéré comme le plus important complexe urbain d’Amérique latine. Aujourd’hui, ses infrastructures souffrent d’un manque d’entretien, de fuites et d’insécurité. © Fabiola Ferrero
Une vue nocturne d’un bâtiment du Parc Central, un complexe urbain et culturel de Caracas construit dans les années 70, il était autrefois considéré comme le plus important complexe urbain d’Amérique latine. Aujourd’hui, ses infrastructures souffrent d’un manque d’entretien, de fuites et d’insécurité. © Fabiola Ferrero

« Well », en anglais, signifie également bon, satisfaction. Dans « The Wells Run Dry », le peuple vénézuélien lutte pour se remettre de toutes les destructions qui l’entourent. Comment pouvez-vous témoigner d’un tel climat sans tomber dans le sensationnalisme ? 

Il y a une certaine sérénité qui ne peut venir qu’avec le temps. Lorsque la crise a commencé, nous nous sommes tous approchés des images les plus fatalistes de la faim et du chaos, parce que c’était nouveau dans notre pays et qu’il fallait le montrer. Avec le temps, cependant, vous épluchez les couches, comme un oignon, et commencez à aller plus en profondeur. Ces dernières années, je pense que l’image visuelle du Venezuela était très tumultueuse. Maintenant, au contraire, il y a une certaine immobilité, ce n’est pas l’image dynamique d’un bateau qui coule, mais plutôt le calme de ce qui reste : une infrastructure pourrie, une adaptation silencieuse à la précarité, et toujours, toujours, la dignité qui vient avec la résistance. Avant tout, il y a ça. Il y a des heures de dignité à traire une vache pour avoir quelque chose à manger après avoir travaillé pendant des années dans l’industrie la plus riche du pays (le pétrole).

Vous êtes Vénézuélienne, et comme plus de 7 millions de Vénézuéliens, vous avez quitté votre pays. Vous y êtes retourné cette année pour réaliser ce reportage. A votre retour, quelles ont été vos premières impressions ? 

Le fait d’être loin m’a aidé. Quand on vit ce que l’on photographie, on peut normaliser les choses et les dépasser. Partir et revenir, c’était comme nettoyer mes yeux : tout me semblait familier et nouveau à la fois. Les choses auxquelles je m’étais habituée, comme le fait de ne pas avoir d’électricité pendant plusieurs jours, n’étaient soudain plus normales pour moi. J’ai vu un pays plus inégalitaire que jamais : un fossé flagrant entre les riches et ceux qui ont tout perdu à cause de l’inflation. Et les infrastructures brisées, la rouille qui fait partie du paysage, un paysage en décomposition que j’ai peut-être un peu négligé lorsque je vivais là-bas. C’était une expérience humiliante qui m’a rappelé à quel point la normalité est fragile.

Des pêcheurs travaillent à côté d’un navire coulé sur les côtes de Sucre, au nord-est du Venezuela, le 11 novembre 2021. © Fabiola Ferrero
Aníbal Núñez (72 ans), pose au sommet d’une machine de traitement près de la Laguna Madre (Lagune Mère) dans la mine de sel d’Araya, dans l’État de Sucre, au Venezuela, le 14 novembre 2021. La mine de sel était active jusqu’à la pandémie, mais sa production a considérablement diminué au cours de la dernière décennie, laissant la ville d’Araya sans sa principale source de revenus. Núñez a travaillé dans l’entreprise pendant des décennies avant d’être licencié en 2011. Il dirige désormais le groupe des employés retraités de l’entreprise. © Fabiola Ferrero pour la Fondation Carmignac

Vos images documentent le changement économique au Venezuela du point de vue de la mémoire. À travers des photos de famille et des archives, on découvre une époque qui est maintenant révolue. Pour vous, la mémoire est-elle une forme de refuge, voire de résistance face à la situation actuelle ? 

C’est une chose délicate, la mémoire. Elle peut être un refuge ou une excuse pour éviter la réalité. C’est pourquoi j’insiste toujours sur le fait de ne pas sur-romantiser notre passé, mais de l’examiner de près pour reconnaître nos pertes et trouver des réponses au Venezuela que nous voyons aujourd’hui. Je trouve une certaine tranquillité d’esprit dans l’idée que rien n’est éternel, que ce passé révolu se reflète dans un présent qui changera aussi inévitablement. 

L’exposition de la Fondation Carmignac offre aux visiteurs la possibilité de la commencer comme un voyage dans le temps, en entrant soit par le passé, soit par le présent. Et vous, par quelle porte choisissez-vous d’entrer ? 

J’entre toujours par le passé. C’est trop agressif pour moi d’entrer directement dans le tunnel du présent. Au contraire, c’est à partir du passé que je vois d’abord la joie, et ainsi, lorsque je rencontre certaines images d’abandon et de destruction, je garde à l’esprit qu’un autre temps a aussi existé. Et j’espère qu’un autre temps, non pas le même qu’avant mais un nouveau, différent, existera plus tard. 

Auristela Salazar, 87 ans, est assise sur un banc devant sa maison dans la ville pétrolière de Cabimas, dans l’État de Zulia. © Fabiola Ferrero
Karelis Rivas (29 ans) pose pour un portrait dans sa maison de Campo Alegría, un camp pétrolier à Lagunillas, Zulia, où vit son père. Ils vivent toujours dans l’une des maisons qui appartiennent à PDVSA. Son père a été licencié pendant la grève du pétrole en 2002, bien qu’il n’y ait pas participé. © Fabiola Ferrero

« Venezuela, The Wells Run Dry » de Fabiola Ferrero. Réfectoire des Cordeliers. 15 rue de l’École de Médecine, 75006 Paris. Du 28 octobre au 22 novembre 2022. Débats et projections: Samedis (5 novembre, 12 novembre, 19 novembre) à partir de 17h.

Monographie publiée par Fondation Carmignac et Reliefs Editions, disponible au prix de 35 euros.

On aperçoit Jeonaido Rodríguez, 59 ans, à l’arrière-plan, et une chèvre à la fenêtre d’une maison abandonnée au Campo Alegría (Camp « Joie »), un quartier de travailleurs du pétrole. Il a travaillé pour la compagnie pétrolière d’État, PDVSA, jusqu’à ce qu’il soit licencié pour avoir participé à une grève nationale du pétrole en 2001. Il y a travaillé pendant 21 ans. Aujourd’hui, il utilise le lait de ses vaches comme monnaie d’échange pour survivre : pour un litre de lait, il accepte un kilo de farine de maïs. Ce camp pétrolier appartient toujours légalement à l’État ; les maisons s’écroulent car le sol glisse en raison de la proximité du lac Maracaibo. © Fabiola Ferrero

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