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Farshid Tighehsaz : « En Iran, le photojournalisme n’est pas reconnu »

Le photographe iranien Farshid Tighehsaz est le lauréat du Prix 6Mois du Photojournalisme. Son projet Labyrinth dévoile l’intimité d’une jeunesse iranienne qui se bat contre la pauvreté, la dépression et les interdits. Une décennie de photographies qui annonce les mouvements sociaux d’aujourd’hui.

Né dans la ville de Tabriz, au Nord de l’Iran, en 1987, Farshid Tighehsaz fait partie de cette génération qui a grandi après la révolution iranienne de 1979 et la guerre Iran-Irak (1980-1988). 

Depuis 10 ans, le jeune photographe documentaire dresse le portrait intime d’une jeunesse et d’une société qui luttent contre la pauvreté et la dépression. Un cri intérieur qui résonne aujourd’hui à travers les manifestations des femmes, des étudiants et de toute une partie de la population. 

Son projet Labyrinth a été récompensé par la revue 6Mois qui, pour la 3e édition, décerne le Prix 6Mois du Photojournalisme

Libre de liberté. Un jeune garçon tient un pigeon qui a été amené au marché pour être vendu à Tabriz, en Iran, le 10 août 2015. © Farshid Tighehsaz
Libérer la liberté. Un jeune garçon tient un pigeon qui a été amené au marché pour être vendu à Tabriz, en Iran, le 10 août 2015. © Farshid Tighehsaz

Le Prix 6Mois du Photojournalisme offre une dotation de 10 000 euros pour soutenir les photographes. Que représente cette récompense pour vous ?

J’ai vraiment été bouleversé lorsque j’ai appris la nouvelle. C’est la plus belle chose qui me soit arrivée dans ma carrière avec le Mentor Program de l’agence VII. Je suis si heureux de voir que la voix de mon projet ait été entendue et honoré de recevoir ce prix prestigieux. 

Votre lien avec la photographie est très intime, comment est-elle devenue centrale dans votre vie ?

Enfant, j’étais très timide. Je me suis passionné pour l’observation des étoiles au télescope. Comme mon père était photographe amateur, il y avait toujours un appareil photo à la maison. Observer le monde qui m’entourait à travers un objectif était toujours pour moi une activité fascinante.

En 2011, j’ai eu un premier amour, douloureux. La photographie est devenue ma seule façon d’exprimer cette douleur. Mon premier projet [The Environment of Love] est né. La photographie est à ce moment là devenue pour moi une vocation.

Quels sujets évoquez-vous dans votre projet Labyrinth ?

J’essaie de raconter l’existence à laquelle nous sommes confrontés en Iran. Une vie menée sous l’ombre du régime actuel. Labyrinth explore l’état socio-psychologique des générations post-révolution iranienne, de cette jeunesse réprimée, du chômage galopant et de l’anxiété pour l’avenir. La série évoque l’état émotionnel dans lequel je me trouve, mêlé aux conditions sociales et politiques en Iran.

Depuis des centaines d'années, les chats sont devenus emblématiques du Grand Bazar de Tabriz, et sont soignés par des gardiens, ici à Tabriz, en Iran, le 11 octobre 2016. Les émotions et les sentiments négatifs sont très contagieux et peuvent se développer pour englober toute la vie. © Farshid Tighehsaz
Depuis des centaines d’années, les chats sont devenus emblématiques du Grand Bazar de Tabriz, et sont soignés par des gardiens, ici à Tabriz, en Iran, le 11 octobre 2016. Les émotions et les sentiments négatifs sont très contagieux et peuvent se développer pour englober toute la vie. © Farshid Tighehsaz
Sima regarde à l'extérieur de la fenêtre de sa quarantaine, à Tabriz, en Iran, le 2 avril 2020. Elle déclare : " la peur de la pandémie est plus destructrice que la pandémie même. Là où tu regardes, c'est la peur. " © Farshid Tighehsaz
Sima regarde à l’extérieur de la fenêtre de sa quarantaine, à Tabriz, en Iran, le 2 avril 2020. Elle déclare :  » la peur de la pandémie est plus destructrice que la pandémie même. Là où tu regardes, c’est la peur.  » © Farshid Tighehsaz

« J’ai pris ma 354e pilule de Sertraline [antidépresseur] aujourd’hui. » Ce sont les premiers mots de votre introduction à Labyrinth. La dépression est un sujet rarement évoqué en Iran… 

L’expression d’un problème mental, comme la dépression, est un tabou. La société considère le problème mental comme une faiblesse de l’individu, provoquant une stigmatisation de la plupart de ceux qui souffrent d’un tel problème. Une grande partie de ce tabou est enracinée dans la culture religieuse de la société iranienne. La dépression est considérée comme un péché dans l’islam.

Depuis le 16 septembre et la mort en prison de Mahsa Amini, Kurde iranienne de 22 ans, accusée par la police des mœurs d’avoir enfreint le code vestimentaire, les manifestations s’intensifient en Iran… Avez-vous la possibilité de couvrir ce soulèvement populaire ? 

Non, car en Iran le photojournalisme n’est pas reconnu, ni par le gouvernement, ni par les manifestants. C’est très risqué. Pendant ces manifestations, de nombreux photographes et journalistes ont été arrêtés et sont toujours en prison.

Mais il s’agit d’un mouvement unique et extraordinaire dans l’histoire contemporaine du pays. Le courage des femmes iraniennes est remarquable face à une culture patriarcale.

Vous êtes un photographe en noir et blanc, pourquoi ce choix ?

Parce qu’en noir et blanc, je pense être plus proche de ce que je veux exprimer. Mais il m’arrive aussi de photographier en couleur. C’est le sujet qui détermine le langage photographique.

Quelles sont vos influences ? 

La poésie, beaucoup, et mes souvenirs. Les images issues de notre mémoire, je crois que ce sont les influences les plus puissantes en photographie. J’aime aussi beaucoup le cinéma. Le film Biutiful de Alejandro González Iñárritu par exemple.

Les cellules de la peur. Construction de maisons bon marché à Birjand, dans le sud du Khorasan, en Iran, le 4 mai 2014. Avec l'accroissement de la crise économique en Iran et une inflation économique sévère, fonder une famille et acheter une maison en Iran est devenu l'un des principaux problèmes des jeunes. Le gouvernement leur dicte de fonder une famille pour que leurs enfants rajeunissent la société. © Farshid Tighehsaz
Les cellules de la peur. Construction de maisons bon marché à Birjand, dans le sud du Khorasan, en Iran, le 4 mai 2014. Avec l’accroissement de la crise économique en Iran et une inflation économique sévère, fonder une famille et acheter une maison en Iran est devenu l’un des principaux problèmes des jeunes. Le gouvernement leur dicte de fonder une famille pour que leurs enfants rajeunissent la société. © Farshid Tighehsaz
Une vue depuis les toits d'une maison à Tabriz, en Iran, le 17 janvier 2019. Après la révolution iranienne, le nouveau régime s'est empressé d'interdire l'alcool et les jeux d'argent, et d'exiger que les femmes portent le voile, mais la modernité et l'influence occidentale ont tout de même percé. La musique hip-hop et pop, ainsi que les films hollywoodiens, sont diffusés par les antennes paraboliques qui coiffent les toits de la ville. © Farshid Tighehsaz
Une vue depuis les toits d’une maison à Tabriz, en Iran, le 17 janvier 2019. Après la révolution iranienne, le nouveau régime s’est empressé d’interdire l’alcool et les jeux d’argent, et d’exiger que les femmes portent le voile, mais la modernité et l’influence occidentale ont tout de même percé. La musique hip-hop et pop, ainsi que les films hollywoodiens, sont diffusés par les antennes paraboliques qui coiffent les toits de la ville. © Farshid Tighehsaz
Un groupe de personnes en deuil traverse l'allée la nuit du jour de l'Achoura à Tabriz, en Iran, le 4 novembre 2014. En Iran, les rues appartiennent à l'idéologie dominante et les adeptes de cette idéologie ont massivement le droit de réaliser leurs propres cérémonies dans les rues. L'opposition, en revanche, n'a pas le droit de se réunir ou d'annoncer sa présence et ils sont sévèrement réprimés. © Farshid Tighehsaz
Un groupe de personnes en deuil traverse l’allée la nuit du jour de l’Achoura à Tabriz, en Iran, le 4 novembre 2014. En Iran, les rues appartiennent à l’idéologie dominante et les adeptes de cette idéologie ont massivement le droit de réaliser leurs propres cérémonies dans les rues. L’opposition, en revanche, n’a pas le droit de se réunir ou d’annoncer sa présence et ils sont sévèrement réprimés. © Farshid Tighehsaz

Abbas, grand photographe iranien, est-il une source d’inspiration ?

Abbas était un merveilleux photographe, une légende. Je n’ai jamais eu la chance de le rencontrer car j’ai découvert ses photographies trop tard. Abbas et Bahman Jalali ont prodigieusement dépeint les événements de la révolution iranienne de 1979. Aujourd’hui, bien des années plus tard, lorsque je regarde ces photos, je regrette que les gens n’aient pas assez vu ces images à l’époque.

Parvenez-vous à vivre de la photographie en Iran ?

Vivre de la photographie documentaire en Iran est presque impossible. Je me suis battu contre le manque d’argent pendant la moitié de ma vie. Parfois je ne pouvais même pas m’acheter un paquet de cigarettes. J’ai travaillé comme chauffeur de taxi pour vivre et soutenir mon projet. 

Elham Soltani, 30 ans, a été attaquée à l'acide par son mari en 2018 à Garmsar, dans la province de Semnan, en Iran, le 13 juin 2021. Elle a perdu son œil droit et la moitié de la peau de son visage avec la peau du dos de ses mains lorsqu'elle veut se couvrir le visage. Elham vit actuellement avec son fils de 10 ans à Garmsar et elle a dit : J'ai peur de lui et qu'un jour il revienne m'attaquer. © Farshid Tighehsaz
Elham Soltani, 30 ans, a été attaquée à l’acide par son mari en 2018 à Garmsar, dans la province de Semnan, en Iran, le 13 juin 2021. Elle a perdu son œil droit et la moitié de la peau de son visage avec la peau du dos de ses mains lorsqu’elle veut se couvrir le visage. Elham vit actuellement avec son fils de 10 ans à Garmsar et elle a dit : J’ai peur de lui et qu’un jour il revienne m’attaquer. © Farshid Tighehsaz

Parlez-nous de vos autres projets… 

Après The Environment of Love, j’ai décrit dans Like Color of Loneliness la disparition soudaine de mon père et les conséquences du deuil sur ma famille. Mon troisième projet, The suicide of butterflies, explore la question du suicide chez les jeunes en Iran. 

Comment voyez-vous l’avenir de l’Iran ? 

Je ne suis pas un spécialiste du Moyen-Orient. Je sais seulement que la géopolitique de l’Iran et du Moyen-Orient est très importante et que toute perspective future dépend de cette relation.

Sima prend une douche après chaque sortie à cause de l'horreur du virus COVID-19, dans la province de Gilan, en Iran, le 12 novembre 2020. © Farshid Tighehsaz
Sima prend une douche après chaque sortie à cause de l’horreur du virus COVID-19, dans la province de Gilan, en Iran, le 12 novembre 2020. © Farshid Tighehsaz
Un jeune homme se repose dans le parc Honarmandan, à Téhéran, en Iran, le 12 juin 2022. © Farshid Tighehsaz
Un jeune homme se repose dans le parc Honarmandan, à Téhéran, en Iran, le 12 juin 2022. © Farshid Tighehsaz
L'amour est difficile quand on ne peut pas se toucher. Deux amis sont assis dans un restaurant traditionnel et attendent leur commande à Tabriz, en Iran, le 1er décembre 2014. © Farshid Tighehsaz
L’amour est difficile quand on ne peut pas se toucher. Deux amis sont assis dans un restaurant traditionnel et attendent leur commande à Tabriz, en Iran, le 1er décembre 2014. © Farshid Tighehsaz

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