Pendant cinq ans, le journaliste Arnaud Robert et le photographe Paolo Woods ont traqué les comprimés du monde entier, pour comprendre l’envergure de l’industrie pharmaceutique et de notre dépendance aux médicaments. Une enquête vertigineuse.

Pilule rouge ou pilule bleue ? De toutes les tailles, de toutes les couleurs, le livre Happy Pills est une cascade de médocs, pour bander, dormir, rajeunir, s’oublier, tout oublier. Pendant cinq ans, le photographe Paolo Woods et le journaliste Arnaud Robert ont parcouru le monde des médicaments avec une seule question en tête : « Peut-on mettre le bonheur en pilule ? ».

Le Soma, la drogue du roman Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, celle que l’auteur surnomme « le christianisme sans larmes », « qui vous permet de prendre un congé, de vous évader de la réalité » n’est plus fiction. Il existe aujourd’hui un médicament pour tous les maux, toutes les anxiétés, tous les troubles. Les statistiques vous feront prendre un Doliprane 1000mg avant même la fin de la lecture. En 20 ans, le chiffre d’affaires de l’industrie pharmaceutique a été multiplié par trois, passant de 390 milliards en 2001 à 1 250 en 2019, soit 3,5 fois supérieur au chiffre d’affaires des 25 plus grandes compagnies d’armement. Nous sommes tous concernés. Les auteurs du livre eux-mêmes. Non sans ironie, Arnaud Robert et Paolo Woods indiquent les comprimés journaliers qu’ils ingurgitent. L’un pour soulager une spondylarthrite ankylosante, l’autre un ulcère gastroduodénal. 

Bonbons miracles

Les marchands ambulants dans les rues d’Haïti jouent le rôle de prescripteurs. Ils vendent à la pièce un mélange de
pilules fabriquées en Chine, de contrefaçons conçues en République dominicaine à l’intention du marché haïtien, de
médicaments périmés abandonnés par les ONG. L’aspect esthétique de leur assortiment compte.
« Si ma tour n’est pas belle, on n’achète pas », affirme Berthony Mélord. Haïti, 2016

La quête des petits bonbons miraculeux a commencé en Haïti, par un bal peu commun dans les rues de Port-au-Prince. « On a aperçu cette tour, un étal ascensionnel », racontent-ils. Au bord des routes poussiéreuses, les médicaments ne sont pas vendus en tablettes, mais à la pilule et portés sur la tête des vendeurs, formant des tours de Pise de médocs. « C’est devenu pour nous une obsession. Chercher les plus beaux assortiments. Toujours la même structure. Un bidon pour base, des cartons ajustés en obélisque inversé sur lesquels sont disposés les médicaments, attachés avec des élastiques. Tout en haut, les notices d’utilisation sont jetées en vrac. » Mais où sont les pharmacies ? Il y en a. Mais seulement 170 pour une population de 11 millions d’habitants. Les marchands ambulants deviennent alors les médecins de rue. « C’est Matrix à tous les carrefours. La pilule bleue et tu guéris. La pilule rouge et tu péris », écrit le reporter. Paolo Woods fait poser ces vendeurs de pilules avec leur seau en plastique d’où fleurit un arc en ciel de comprimés. Une vente au détail d’un esthétisme terrible. 

Voyage dans le monde du médoc 

Arnaud Brunel et son épouse Candelita, dans leur appartement de Lausanne, face à leurs médicaments. M. Brunel est le propriétaire d’une société qui produit des meubles de jardin de luxe, il est aussi un grand collectionneur de photos. Cette image appartient à une série réalisée par Gabriele Galimberti pour le projet « Happy Pills » et intitulée « Home Pharma ». Elle consiste à demander à des familles du monde entier de sortir leur boîte à pharmacie. Suisse, 2017

De Tel Aviv aux vallées verdoyantes de Suisse en passant par les Etats-Unis, le Niger ou la France, Paolo Woods et Arnaud Robert ont mené une investigation mondiale en dix chapitres, de pilules en pilules, de consommateurs en consommateurs. Combien de médicaments avons-nous dans nos placards ? 50% de la population mondiale consommait au moins un médicament par jour en 2020. La série « Home Pharma » intégrée au livre est un travail de Gabriele Galimberti, coutumier des mises en scène saisissantes dans les domiciles des particuliers. On se souvient de son incroyable série sur le port d'armes aux Etats-Unis ou autour des jouets des enfants du monde entier. Ici, il est allé toquer à la porte avec comme question rituelle « pouvez-vous sortir vos médicaments ? ». Sur la table, sont soigneusement disposées les boîtes en carton, les gélules, les noms qui se terminent en « ax », en « mil », en « cta »... Dans le salon d’un couple de retraités en Suisse, sur une plage du Costa Rica, devant le tapis d’une famille indienne… « Une boîte à pharmacie est une autobiographie des maux, la mémoire étrangement archivée des troubles passés », écrit Arnaud Robert. Certains ont une marée de comprimés dans les placards, quand d’autres ne disposent devant eux que quatre malheureux flacons, preuve d’une inégalité d’accès aux soins. Selon les chiffres, 25% de la population mondiale n’auraient pas accès aux médicaments de base. 

Les reporters ont continué leur tour du monde à la rencontre de l’Adderall, pilule miracle pour guérir le trouble de l’attention chez les jeunes américains, une pilule pour réussir. Ils ont rencontré cette jeune femme amérindienne, Yurica, d’Amazonie péruvienne, qui se fait injecter un contraceptif pour ne pas subir une nouvelle grossesse non désirée. Son premier enfant, elle l’a eu à 16 ans. « Ici les hommes sont irresponsables. J’étais enceinte de mon quatrième enfant et le père avait déjà engrossé une autre femme. Il nous a quittées toutes les deux », raconte-t-elle. Il y a Maris, de Tel Aviv, qui prend une pilule quotidienne contre le VIH. Puis ces portraits de bodybuilders indiens dans les étages d’un immeuble en chantier, au bord d’un pont à haubans… Gonflés sous stéroïdes et hormones, les veines prêtes à exploser, dans un pays où la discipline est reine. La série de portraits en noir et blanc est presque effrayante tant les corps sont disproportionnés par rapport aux têtes des concurrents au sourire forcé. 

Bodybuilders dans un immeuble en construction à Mumbai, Inde. L’Inde est une nation de bodybuilders et l’industrie pharmaceutique locale fournit à profusion en hormone de croissance ou en stéroïdes les athlètes locaux. « Il n’existe pas de bodybuildeurs en compétition sans stéroïde. Et ceci nulle part dans le monde », explique Vishal, un entraîneur de Mumbai. Ces corps dopés sont le théâtre d’une virilité paradoxale. Les culturistes sont un volume dépourvu de force. Les muscles existent chez eux pour être contemplés et non pour agir. Les effets secondaires des stéroïdes incluent notamment la réduction des testicules et l’impuissance. Inde, 2017

La gélule qui valait 2 millions

Roy Dolce prend aussi des produits pour parfaire son corps. Mais sa pilule miracle est bleue : Viagra. 4 milliards sont vendues chaque année. « Je sais que je livrerai une bonne performance », explique cet Italien de 43 ans, qui pose assis dans une chambre d’hôtel, devant une femme de l’Est allongée nue sur son lit. « Nous savions, aussitôt que l’expression « Happy Pill »  nous est venue à l’esprit, que le Viagra constituerait peut-être la forme la plus pure d’un médicament qui concentre à la fois l’immense promesse et les mirages d’une pilule miracle », écrivent les journalistes.

Roy Dolce, gigolo italien, avant de rejoindre sa cliente dans un hôtel de la station thermale de Montecatini Terme, en Toscane. Roy consomme des stimulants sexuels, la plupart du temps du Viagra et du Cialis, avant de livrer ses prestations. Il explique cela : « Quand je ressens un léger picotement de chaleur, que mes yeux deviennent humides et brillants, lorsque mes cheveux me tirent un peu, je sais que le médicament commence à faire effet. Cela me rassure. Je sais que je livrerai une bonne performance. »  Italie, 2017
Louis Bériot et sa femme Domi lors de leur dernier voyage au Portugal. Journaliste, écrivain, ancien patron de la télévision publique, Louis Bériot était atteint d’un cancer du pancréas. Il avait décidé de recourir à un suicide assisté à Bâle parce que la pratique reste illégale en France. Il est mort le 15 avril 2019 après une injection de barbiturique. Sur le faire-part de décès qu’il avait rédigé, il indiquait : « Salut la compagnie ! Je pars sans regrets, heureux de la vie riche qui m’a été offerte ; insatiable curieux du voyage qui s’ouvre à moi. Comme disait Chateaubriand : “Il faut finir tôt ou tard”. Ne vous inquiétez pas, ne me pleurez pas. Riez, aimez et vivez à ma santé. » Portugal, 2019

Le voyage du livre se termine par deux portraits touchants. Celui de Louis Bériot, ancien journaliste français qui a décidé de partir en Suisse pour recourir à un suicide assisté, après un cancer incurable. Ils le suivent pour son dernier voyage. Vient enfin la rencontre avec Ginger et Fred, un couple rongé par l'addiction aux médocs, le Fentanyl, un analgésique cent fois plus puissant que la morphine. Sous un pont ferroviaire de Chicago, ils racontent leur descente aux enfers : « À la minute où j’ai collé ce putain de patch, j’étais de nouveau accro. Fred m’a suivie dans la chute. On a tout perdu en quelques mois : notre emploi, notre voiture, notre maison et nos deux enfants qu’on a dû confier à l’adoption. »

À travers cette enquête, Arnaud Robert et Paolo Woods ont parcouru la folie du médicament, comme le Zolgensma, remède le plus cher du monde contre les maladies rares chez les nouveaux nés, une thérapie à 2,1 millions de dollars. Une mosaïque de portraits, des statistiques qui donnent le tournis et une grande variété dans les photographies. Happy Pills est un miroir intime de notre dépendance aux médicaments, une plongée vertigineuse dans la quête du bonheur par comprimés. Illusoire.

 

Par Michaël Naulin

Michaël Naulin est journaliste. Passé par les rédactions de presse régionale et nationale, il est avant tout passionné de photographie et plus particulièrement de photoreportage.

 

Happy Pills, édition Delpire & Co, 264 pages, 39€.

Exposition « Happy Pills » à La Ferme des Tilleuls de Renens, près de Lausanne, (Suisse), jusqu’au 16 janvier 2022. 

Couverture du livre Happy Pills de Arnaud Robert et Paolo Woods

 

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