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Intimité et autofictions au Festival du Regard

Intimité et autofictions au Festival du Regard

Autour de ces deux thèmes, la 6e édition du Festival du Regard, à Cergy Pontoise près de Paris, donne rendez-vous à l’émotion. D’hier à aujourd’hui, la vingtaine de photographes réunis nous racontent leur vie. Nos histoires vraies préférées.
Untitled No 11 © Jen Davis

Plus que tous les autres arts, la photographie est intrinsèquement liée à l’intime qui est, avec les autofictions, le thème de la 6e édition du Festival du Regard. L’histoire du médium est en effet jalonnée d’auteurs ayant pris pour modèle leur entourage, famille ou amis, pour faire œuvre. Et parfois même, vie et œuvre se confondent car la photographie a le pouvoir d’arrêter le temps et de fixer le réel. Ainsi permet-elle d’entretenir la mémoire et les souvenirs, fondements de tout être humain. C’est ce qui en fait une discipline à part. 

Ces thématiques « Intime & Autofictions » prennent une dimension supplémentaire au regard de la crise sanitaire qui, partout dans le monde, a imposé à chacun un repli sur soi. Mais parmi la vingtaine d’auteurs choisis par les deux directrices artistiques, la pandémie ne fait qu’une incursion, à travers la vidéo et l’installation de Reda Eltoufaili, étudiant à l’École nationale supérieure d’art de Paris-Cergy sélectionné dans le cadre d’un appel à projet. 

Voyage sentimental © Araki I galerie In Camera
Leaving and waving, 2008 © Deanna Dikeman

Pour leur programmation, Sylvie Hugues et Mathilde Terraube ont concocté un parcours mêlant historiques et contemporains utilisant le médium pour prendre les autres à témoin. Forcément, les autoportraits sont nombreux mais chacun l’utilise à sa manière. Le plus spectaculaire est Autoportrait en noyé d’Hippolyte Bayard, datant de 1840, le premier de l’histoire de la photographie. Soit un an après le célèbre discours de François Arago devant les Académies des sciences et des beaux-arts qui donne la paternité de la photographie à Daguerre. « Un cri de protestation », explique Sylvie Hugues car l’inventeur des positifs directs sur papier entend ainsi contester le fait d’avoir vu son procédé éclipsé.

Un peu plus loin dans le parcours, on découvre « Eleven Years », série dans laquelle Jen Davis raconte son quotidien en images pour apprendre à accepter son corps obèse. Si chez l’Américaine l’autoportrait joue un rôle thérapeutique, pour Alberto Garcia Alix, il n’est qu’un fragment de son œuvre, mais il revient régulièrement. Car à travers ses noir et blanc où se mêlent ses amis, son propre reflet et plus rarement des natures mortes et des vues d’architectures, l’Espagnol décrit une époque, celle de la Movida qui ouvre une nouvelle ère après quarante ans de dictature franquiste. Chez lui, un autoportrait peut aussi prendre la forme de sa main tenant une paire de chaussures. « Revisiter ses planche-contact, c’est un plongeon dans le passé, c’est faire émerger les souvenirs », confie-t-il.

Autoportrait avec mocassins, 1988 © Alberto García-Alix
Les Irreductibles, 1991 © Alberto García-Alix

Chez Franck Landron, la photographie tourne à l’obsession depuis qu’il a 13 ans : cela fait plus de 50 ans qu’il photographie comme il respire. La frise chronologique qu’il a installée lui-même comporte plus de 270 photographies collées les unes aux autres comme les images d’une pellicule ou d’un film. Du temps des copains à l’époque du collège à aujourd’hui, sa vie défile avec ses joies et ses malheurs. « La photo est pour moi comme un bloc-notes, un point d’ancrage. Je pense qu’il faut tout photographier mais pas forcément tout montrer », commente celui qui se définit comme un collectionneur d’images.

Au Festival du Regard, l’émotion est donc au rendez-vous car on ne peut qu’être touché par ces tranches de vie qui font écho à notre propre existence. Ainsi, la programmation fait la part belle aux histoires de famille. Celle du voyage de noce d’Araki ou celle de Marc Riboud qui porte un regard attendri sur sa fille Clémence atteinte de trisomie 21. Ses images sont accompagnées des mots de Catherine Chaine qui disent la douleur et la difficulté liées à ce handicap.

Clémence, 1995 © Marc Riboud
Porquerolles, 1979 © Franck Landron

Il y a aussi Deanna Dikeman qui nous émeut avec son rituel photographique qui court sur 27 ans. Elle y montre ses parents au moment des « aurevoirs ». D’année en année, on voit le temps qui passe, le vieillissement, la disparition de son père, puis de sa mère. Une histoire qui se termine par une image banale, mais glaçante, de la maison familiale avec son allée vide. « Celle-là a été très difficile à faire », commente la photographe.

Habile mélange de frissons et d’humour, la programmation comporte aussi quelques trésors inédits, comme une série de cartes de vœux signées Robert Doisneau qui a fait poser ses filles, puis ses petits-enfants, tout au long des décennies. On retrouve dans ses images la même espièglerie que celle qui animait son visage. Une autre forme d’autoportrait ? Cette année encore, il faut aller au Festival du Regard !

Carte de vœux, 1979 © Robert Doisneau

Par Sophie Bernard

Sophie Bernard est une journaliste spécialisée en photographie, contributrice pour La Gazette de Drouot ou le Quotidien de l’Art, commissaire d’exposition et enseignante à l’EFET, à Paris.

Festival du Regard, du 1er octobre au 21 novembre. Ancienne poste de Cergy-Pontoise, au pied du RER.

Clémence, 1994 © Marc Riboud
Untitled No 22 © Jen Davis

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