La comédie humaine à hauteur d’insecte

Avec The Art of the Hairy Monkey, le photographe Simon Wald-Lasowski exhume un art populaire pékinois aussi méconnu que mordant, où des figurines d’insectes parodient les puissants.

C’est l’histoire d’un apprenti herboriste humilié par son patron. Un soir, à la lueur d’une chandelle, le jeune homme nettoie des mues de cigale et remarque que la tête pointue de l’exosquelette lui rappelle le nez acéré de son tyran. Il assemble alors, par dépit vengeur, un petit personnage grotesque — bourgeon duveteux de magnolia pour le torse, carapaces articulées pour les membres — pour amuser ses collègues.

Nous sommes entre 1820 et 1850, dans une officine de médecine traditionnelle de Xuānwǔménwài, aux portes de Pékin. Le « singe poilu » vient de naître d’un acte de rébellion minuscule. Près de deux siècles plus tard, cet art lilliputien n’a rien perdu de son mordant. Inscrit en 2009 au patrimoine culturel immatériel de Pékin, il demeure pourtant confidentiel : la plupart des Pékinois eux-mêmes ignorent son existence.

Ce paradoxe a saisi Simon Wald-Lasowski, photographe et artiste visuel français installé à Amsterdam, qui découvre par hasard ces figurines anthropomorphes dans un marché du Nouvel An lunaire en Chine. « J’ai eu une réaction viscérale d’émerveillement en voyant ces créatures bizarres, que j’ai trouvées charmantes par leur taille et leurs détails minutieux, mais aussi légèrement repoussantes par leur apparence visqueuse et extraterrestre », confie-t-il.

Satiriste dans l’âme, il se trouvait alors en résidence artistique à l’Institute for Provocation, à Pékin. Quand il interroge l’équipe de la résidence au sujet de ces figurines entrevues, personne ne sait de quoi il parle. Il faudra l’entremise d’un connaisseur d’art populaire pour mettre enfin un nom sur ces créatures insaisissables : máohóu, littéralement « singe poilu ».

S’ensuit la rencontre décisive avec le maître Qiū Yíshēng, l’un des rares artisans à perpétuer ce geste en le tirant vers la satire contemporaine. En rentrant dans son atelier-appartement, le photographe ressent une connivence immédiate. « Il avait posé un coquillage de nautile à côté d’une maquette de F-16, un casse-noisette en forme de montagnard écossais à côté d’un dromadaire en peluche, une statuette africaine à côté d’une matriochka à l’effigie de Lénine et un footballeur à tête branlante ».

Pendant deux semaines, dans un studio de fortune installé dans le salon de Qiū, il photographiera en macro soixante-dix dioramas. Ces figurines miniatures — hautes de quatre centimètres à peine — mettent en scène des vendeurs de rue du vieux Pékin, des festins pantagruéliques, un singe en costume-cravate scrutant son reflet dans un miroir, un autre éteignant un mégot de cigarette d’une manière que la décence commande de taire.

Simon Wald-Lasowski observe que certaines figurines dégagent « une énergie douce et espiègle, tandis que d’autres suintent une aura louche et interlope ». Car ce qui rend ces créatures repoussantes, précise-t-il, ce n’est pas leur nature d’insecte : « Ce sont des personnages hyper-masculins, abjects, pétris d’argent et de pouvoir, qui inspirent le dégoût par leur morgue et leurs comportements toxiques, bien plus que par leur nature d’insecte. »

Loin de la figure de l’artisan chinois adepte du zen, son hôte travaille au son de Mariah Carey et de rap contemporain. Car Qiū Yíshēng n’est pas un nostalgique. Disciple du légendaire Cáo Yíjiǎn, il a hérité de son maître l’exigence de faire parler le singe. « Il faut absorber le patrimoine et le relier à la société contemporaine ; si on s’en tient aux vieux styles, ce n’est qu’une réplique de réplique ».

Ses dioramas, en phase avec leur époque, abordent donc la surconsommation, la corruption et même la gentrification. A propos de sa pièce Le Singe se regarde dans le miroir, il développe : « C’est une satire. Cela se moque de la surface de respectabilité qui cache un vide intérieur. Peu importe comment ils se regardent, le reflet ne montre que les ténèbres. »

Les matériaux, eux, sont quasiment les mêmes qu’à leurs débuts : des exosquelettes de cigale utilisés en pharmacopée pour leurs propriétés anticonvulsivantes, et des bourgeons de magnolia yùlán, prescrits contre la congestion nasale. Le tout assemblé jadis à la colle d’orchidée Bletilla, aujourd’hui remplacée par de la colle synthétique. Couteau, ciseaux, pinceaux, brucelles : l’outillage est resté d’une humilité monastique.

La sophistication réside dans l’expressivité des corps. Sans yeux, sans visage peint, chaque figurine repose entièrement sur l’inclinaison d’un membre, la cambrure d’un torse, pour irradier la joie, la morgue ou l’ivresse. Comme le résume Qiū : « Pour saisir l’essence de l’œuvre, il faut se placer dans la scène. Plus on s’approche du máohóu, mieux on peut interagir avec lui. On peut alors ressentir son bonheur et ses chagrins. »

Simon Wald-Lasowski, dans ses macrophotographies, accomplit précisément ce geste : il abolit la distance entre le spectateur et le diorama, nous projette au milieu de ces saynètes grouillantes, et restitue une illusion de mouvement à des scènes par essence immobiles. Par endroits, il s’autorise des interventions facétieuses — une cerise posée sur une table de ping-pong, une pile AA surgissant dans un marché aux antiquités —, créant de vertigineux courts-circuits d’échelle en clin d’œil tantôt à Jonathan Swift, tantôt à Jean Baudrillard.

Le résultat est un livre-objet de 304 pages, première publication jamais consacrée au máohóu hors de Chine, qui tient autant du cabinet de curiosités que du traité d’ethnographie et d’un manifeste pour les formes d’art mineures. Il comprend trois textes, dont un entretien avec maître Qiu et un essai d’Augustina Cai, ainsi qu’un un fac-similé du cahier de coupures de presse que Qiū avait composé pour son maître.

Se tournant vers son visiteur néerlandais, Qiū lui a un jour glissé qu’il pourrait, s’il le souhaitait, lancer une tradition de máohóu en Europe. Car la tradition, précise-t-il, « ne se limite pas à un commentaire sur la société chinoise, c’est en définitive une méditation sur la condition humaine ». On n’avait pas vu, depuis longtemps, art si minutieux porter une ambition si vaste.



The Art of the Hairy Monkey de Simon Wald-Lasowski est publié chez Roma Publications et disponible au prix de 35 €.

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