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La forêt en feu

Jusqu’au 25 février 2024,  Photo Élysée présente Broken Spectre, une installation vidéo monumentale de Richard Mosse qui nous immerge au cœur de l’Amazonie brésilienne. Un cri d’alarme urgent sur la destruction catastrophique du poumon de la terre. 

Richard Mosse est passé maître dans l’art de documenter des sujets historiquement significatifs à l’aide de médias photographiques. Inspiré par Claude Lévi-Strauss, et son œuvre Tristes Tropiques, il fait de l’Amazonie sa muse. Seulement, plutôt que de la magnifier, il cherche à attirer l’attention sur la dévastation de la forêt amazonienne. Cet irlandais qui vit à New York repousse les limites de la photographie avec Broken Spectre, un film immersif de 74 minutes qui fait état des dégâts environnementaux sur le plus grand réservoir de biodiversité au monde.

Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Roraima, SIG aérien multispectral © Richard Mosse
Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Roraima, SIG aérien multispectral © Richard Mosse

Une dégradation multiscalaire 

Dans une pièce sombre,  projetée sur un écran large de 19 mètres, des images microscopiques d’une qualité déconcertante nous transportent au cœur d’une biodiversité unique au monde : plus de 40 000 espèces végétales et des milliers d’animaux, et surtout  une vie imperceptible à l’œil nu. Dans le même temps, des plans aériens montrent de vastes étendues de terres vides, témoignage de l’ampleur de la dégradation causée par la déforestation. 

Des organismes invisibles aux grandes étendues grises, on passe d’une échelle à l’autre. Sommes-nous dans l’infiniment grand ou l’infiniment petit ? Mosse a choisi trois spectres différents pour montrer toutes les facettes de cette catastrophe écologique : la macro, la micro et l’échelle humaine. Il réunit ensuite ses captations au montage, superposant ces échelles de vision sur trois écrans qui fusionnent parfois, forçant les changements scalaires. 

Richard Mosse, Vue exposition de Broken Spectre, National Gallery of Victoria © Tom Ross
Richard Mosse, Vue exposition de Broken Spectre, National Gallery of Victoria © Tom Ross
Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Roraima, Spectre ultraviolet © Richard Mosse
Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Roraima, Spectre ultraviolet © Richard Mosse
Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Roraima, Spectre ultraviolet © Richard Mosse
Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Roraima, Spectre ultraviolet © Richard Mosse

Il l’affirme lui-même, Richard Mosse est « un vrai mordu d’appareil photo ». Broken Spectre utilise ainsi une gamme de technologies d’imagerie scientifique. Avec une caméra multispectrale conçue sur mesure et fixée au nez d’un hélicoptère, on survole les vastes étendues décimées. Puis, changeant d’échelle, on pénètre au coeur de la forêt et de son sol avec un film infrarouge S35mm noir et blanc et des objectifs anamorphiques. 

À cette scénographie qui se veut physiquement impactante, s’ajoutent la couleur et le son. D’abord ce rouge écarlate qui nous vomit sa détresse et qui jure avec le bleu turquoise de la rivière Amazone, serpentant inlassablement parmi les arbres centenaires. Dans ce paysage dense et sanglant, résonnent les cris des chauves souris, de plus en plus forts, de plus en plus aigus. Ils montent en puissance comme pour nous signifier cette urgence, nous prendre aux tripes et nous secouer. Puis brusquement, un craquement, et le bruit sourd des arbres qui tombent au sol.

Pour tenter de dépeindre artistiquement de l’urgence de la situation, Richard Mosse a collaboré avec le compositeur Ben Frost et le directeur de la photographie américain Trevor Tweeten. 

Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Roraima, SIG aérien multispectral © Richard Mosse
Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Roraima, SIG aérien multispectral © Richard Mosse
Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Rondônia, SIG aérien multispectral © Richard Mosse
Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Rondônia, SIG aérien multispectral © Richard Mosse

Une urgence mondiale entièrement due à l’homme

« Bolsonaro, parasite ! » Des images infrarouges en noir et blanc, inspirées des western, capturent la colère d’Adneia une jeune femme autochtone de la communauté Yanomami. Un cercle s’est formé autour d’elle, sa parole est accompagnée de cris et de salves d’encouragements. « Même si je suis une femme, je n’abandonnerai jamais le combat.» Puis, entre rage et supplication, elle s’adresse directement à la caméra : « Aidez-nous. Respectez-nous. Si vous êtes ici simplement pour nous filmer inutilement, ce n’est pas bien. » 

Chaque jour, les habitants et activistes indigènes voient leurs territoires disparaître. Car face aux humains qui vivent en Amazonie, il y a d’autres humains : ceux qui l’exploitent et la détruisent. De la survie des communautés autochtones Yanomami et Munduruku, aux cow-boys brésiliens qui brûlent leur environnement vierge pour créer des pâturages, Richard Mosse montre les deux côtés de la tragédie.

Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Bétail Amazone © Richard Mosse
Richard Mosse, capture tirée de Broken Spectre, Bétail Amazone © Richard Mosse

La déforestation massive a commencé sérieusement au début des années 1970 lorsque le régime militaire a construit la route transamazonienne. Ce développement a anéanti plus d’un cinquième de la forêt originelle pour faire place à l’élevage intensif de bétail, aux monocultures telles que le soja ou l’huile de palme, et à l’exploitation illégale de mines d’or.

Richard Mosse le répète : « L’Amazonie se trouve à un point de basculement où 75 % de la forêt est tellement dégradée par les processus de déforestation qu’elle cessera bientôt de produire sa propre pluie et ne sera plus une forêt tropicale. » Le dépérissement massif des forêts et l’extinction des espèces qui en résulteront libéreront d’énormes émissions de carbone dans l’atmosphère. Cela accélèrera considérablement le réchauffement de la planète et affectera les conditions météorologiques à l’échelle locale, mais aussi mondiale.

Les données satellitaires recueillies au cours des 30 dernières années indiquent que, dans quelques années, nous ne pourrons plus sauver l’Amazonie. Richard Mosse se fait ainsi lanceur d’alerte : « Parce que c’est en train de se produire, on pourrait y mettre un terme de notre vivant. » 

Richard Mosse, Vue exposition de Broken Spectre, National Gallery of Victoria © Tom Ross
Richard Mosse, Vue exposition de Broken Spectre, National Gallery of Victoria © Tom Ross

Broken Spectre est actuellement exposé à BOZAR, Bruxelles, jusqu’au 21 janvier 24 ; à Photo Elysée, Lausanne,  jusqu’au 25 février 2024 ; à Bentonville, Arkansas jusqu’au 14 avril 2024.

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