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Le musée Nicéphore Niépce fête ses 50 ans

Cette année, le célèbre musée français, du nom de l’inventeur de la photographie, fête son demi-siècle. Blind retrace son histoire.

1 278 471 109 285*. Chiffre austère s’il en est ! Il ne s’agit pas d’une coordonnée géographique mystérieuse. Pas plus que de la nouvelle valorisation boursière d’Amazon. Ce chiffre, affiché à l’entrée du musée Nicéphore Niépce, presque illisible, est bien plus proche de notre quotidien. Derrière lui se cache une estimation en temps réel des images prises dans le monde depuis la toute première photographie* : Point de vue du Gras (1927). 

Cette dernière, représentation inédite de la vie qui nous entoure, voit le jour dans un coin de la Bourgogne, à Saint-Loup de Varennes exactement. C’est ici que Nicéphore Niépce, le célèbre inventeur, révolutionna la technique et les arts depuis la fenêtre de sa chambre. Ce procédé de capture des images qui, à l’époque, ne s’appelle pas encore photographie, mais héliographie, Niépce en est bien le père attesté.

La ville de Chalon-sur-Saône abrite donc un trésor pour tous ceux que la photographie intéresse. C’est dans l’ancien hôtel des Messageries royales de la commune de Saône-et-Loire que se loge le musée Nicéphore Niépce, une institution vouée au 8ème art, qui célèbre cette année ses 50 ans. 

Frères et sœurs, 
1931. © Germain Eblé
Frères et sœurs, 
1931. © Germain Eblé

Plus de 4 millions d’images, 8 000 appareils, 30 000 ouvrages

Ce n’est qu’en 1939, sur proposition de l’académicien des sciences François Arago, complice de Louis Daguerre dans une forme de spoliation complexe, que le dispositif deviendra définitivement « photographie ». À travers ces faits historiques, on comprend toute l’importance que revêt pour la région la personne de Nicéphore Niépce (1765-1833). Son héritage est immense et méritait bien qu’un lieu lui soit consacré. Mais il aura fallu attendre près de 150 ans pour qu’une institution dédiée à sa mémoire et à sa trouvaille voie le jour.

C’est en 1972 qu’est créé le musée Nicéphore Niépce (il ouvrira ses portes en 1974). Dès l’origine, l’objectif fixé est de collecter le « photographique » : œuvres historiques et artistiques, fonds d’atelier ou d’agences de presse, clichés d’amateurs ou familiaux, boîtiers en tous genres, objets du quotidien… Des tentatives des origines à la prolifération des images numériques, du premier appareil aux derniers smartphones, il couvre un large champ des pratiques et des modes de diffusion (diapositives, magazines, cartes postales…). Des collections qui au fil du temps se sont enrichies par les acquisitions et donations diverses.

Multiphoto [appareil à expositions multiples], 1924.
Multiphoto [appareil à expositions multiples], 1924.
Posographe Kaufman (posemètre), 1921.
Posographe Kaufman (posemètre), 1921.

Le musée fête donc cette année ses 50 ans. Et offre au spectateur un panorama des trésors dont regorge l’institution. Comment proposer un aperçu d’une telle abondance quand on sait que ces murs abritent plus de 4 millions d’images, 8 000 appareils de prise de vue de toutes générations et près de 30 000 ouvrages et revues spécialisées disponibles dans la bibliothèque du lieu ? 

C’est la tâche qui a été confiée à Emmanuelle Vieillart, responsable de la communication, Émilie Bernard, bibliothécaire, Sylvain Besson, chargé de l’inventaire. Un choix s’impose. Pour rendre compte du patrimoine photographique hébergé par le musée, le trio de commissaires ont imaginé une grande exposition en deux parties réunies sous le titre « Penser/Classer, hommage à Georges Perec » (le second volet est visible jusqu’au 22 janvier 2023).

Cet anniversaire ne serait pas tout à fait une réussite s’il n’était pas accompagné d’une surprise. Celle-ci prend la forme d’un livre, Une histoire de la photographie à travers les collections du musée Nicéphore Niépce, paru aux éditions Textuel.

Portrait de Georges Perec, 1978. © Bernard Plossu
Portrait de Georges Perec, 1978. © Bernard Plossu

Pourquoi Georges Perec ? Que vient faire ici l’auteur de La Vie mode d’emploi et La Disparition ? Émilie Bernard l’explique : « Penser/Classer est inspiré de son essai éponyme. Nous avons voulu mettre en avant la diversité de nos collections. Pour cela nous avons gardé cette obsession à répertorier, à décrire, à faire des listes et des inventaires. Dans son texte, l’écrivain moque cette habitude anthropologique de classer les éléments constitutifs du monde pour pouvoir le comprendre. C’est le rôle d’un musée, mais c’est aussi celui d’une partie de la photographie depuis ses origines. »

Un pari réussi pour les organisateurs de « Penser/Classer » qui laisse deviner toutes les merveilles dont foisonne le musée Niépce sans noyer le spectateur sous la profusion des formats et des supports.

Un musée méconnu

Toutefois, il faut l’admettre, malgré ses 30 000 visiteurs par an, le musée Niépce est méconnu. Et ce, même auprès de la population locale. Il suffit de questionner les Chalonnais pour s’en convaincre. Si la plupart de ceux que nous avons interrogés sont au fait de son existence et le situe, la majorité n’y est malheureusement jamais allée.

Séquence du travail, Romans-sur-Isère, 2006. © Claire Chevrier
Séquence du travail, Romans-sur-Isère, 2006. © Claire Chevrier

Pourtant des efforts pour faire vivre sa collection, l’agrandir, et lui offrir de la visibilité sont bien entrepris. Des collaborations, des expositions hors les murs, des publications… même un laboratoire en interne autorise des photographes à développer leurs travaux qui viendront ensuite nourrir l’inventaire. Peut-être que la solution se trouve ailleurs, dans des bureaux loin de Chalon-sur-Saône. « Nous n’avons pas le statut de musée national, explique Emmanuelle Vieillard. Nous ne sommes donc soutenus que par la municipalité. De plus, il n’y a pas d’événement fort comme Arles ou Sète qui permettrait d’avoir de nouvelles subventions et une aura plus large que le simple local. »

Un virage qui aurait dû être engagé lorsque François Cheval était directeur. De 1996 à 2016, ce dernier multipliera les actions pour que le musée gagne une dimension nationale, voire plus. En saluant le travail de son prédécesseur, Paul Jay, et des équipes qui l’ont accompagné, François Cheval revient sur le contexte dans lequel est né le musée.

La couleur de ma peau, 2005. © Peter Knapp
La couleur de ma peau, 2005. Peter Knapp est photographe, peintre, graphiste, directeur artistique. Il réalise en 2005 une série de 9 portraits de jeunes habitants de Cergy, souriants, accompagnés de la référence Pantone correspondant à leur couleur de peau. Cette série s’inscrit dans le cadre d’un échange artistique entre la France et le Brésil. © Peter Knapp

« Dans les années 1970, seule une poignée de personnes pensait qu’il était important de sauvegarder les productions photographiques. Paul Jay était de ceux-là. Il m’a permis, à mon arrivée, de disposer d’une collection assez phénoménale (dont la première héliographie est malheureusement absente puisque conservée à Austin, au Texas, NDLR). Il s’est tout de suite intéressé à des pans abandonnés du 8e art : la photo de plateau, le photojournalisme, le documentaire… Ce que des festivals comme Arles ne faisaient pas à cette époque, revendiquant une photographie d’auteurs en demande de reconnaissance du milieu artistique. »

À sa prise de fonction, alors que le digital commence peu à peu à remplacer l’argentique, François Cheval diversifie les expositions. Il ouvrira, entre autres, les portes du musée Niépce à Antoine D’Agata, Malick Sidibé ou encore Patrick Tosani. Il portera également une attention particulière aux revues photographiques, mais aussi, et c’est bien plus rare, à la pratique amateur qui, à son sens, doivent avoir une place dans les collections.

Identification anthropométrique : instructions signalétiques, Album, Imprimerie administrative de Melun,
1893. © Alphonse Bertillon
Identification anthropométrique : instructions signalétiques, Album, Imprimerie administrative de Melun,
1893. La fin du XIXe siècle voit se développer les politiques d’identification et de fichage des populations, rendues performantes par l’utilisation de la photographie. © Alphonse Bertillon
Carte postale fantaisie, vers 1900. © Anonyme
Carte postale fantaisie, vers 1900. © Anonyme

« Je me remémore que des gens du ministère de la Culture envoyaient des lettres au maire de Chalon-sur-Saône pour s’étonner de cette médiocre politique d’acquisition que celle de la photographie d’amateurs. J’en garde un souvenir amusé tant aujourd’hui, ces acquisitions sont un des fleurons du musée Niépce. » Qu’une structure se confronte à la politique culturelle des décisionnaires en place, ce n’est pas exceptionnel. Mais dans le cas qui nous intéresse, il semblerait que ces divergences de perspective aient pu nuire à cette institution chalonnaise.

Quel avenir pour le musée Nicéphore Niépce ?

Dès le début, François Cheval comprend qu’un déménagement du musée s’impose pour répondre à la réputation internationale qu’il avait désormais. « On se rendait compte que le bâtiment n’était plus à la mesure. Avec la municipalité, nous avons tout d’abord envisagé une extension des lieux, puis finalement, une toute nouvelle identité. »

Chiens de race, collection de 50 sujets, entre 1920 et 1939. © Laboratoire Berthier
Chiens de race, collection de 50 sujets, entre 1920 et 1939. © Laboratoire Berthier

Un projet ambitieux qui ne trouvera malheureusement pas d’écho au moment de l’arrivée du nouveau maire. « Pour lui, ce que nous avions imaginé était hors de proportion et beaucoup trop coûteux pour les moyens de la ville. Il n’avait pas tort sur le fond, c’est pourquoi je pensais que le musée devait changer de statut. Cette institution déborde largement le cadre d’un budget et d’une gestion municipale. C’est toujours le problème à ce jour ». Le désengagement financier de l’État et l’absence d’autonomie des équipes auront eu raison des perspectives de développement et le manque de vision des élus actuels a suffi à François Cheval de l’approcher de son départ.

Quel avenir aujourd’hui pour le musée Nicéphore Niépce ? Difficile à dire tant la culture ne semble plus être au cœur des préoccupations des pouvoirs publics. Certains évoquent un recentrage autour de la personnalité de Nicéphore Niépce, la gloire locale. Une erreur certainement. Après des mois sans que quelqu’un soit à sa tête, ce sera à sa nouvelle directrice, Brigitte Maurice-Chabard, d’en décider ou du moins d’essayer. 

The human figure in motion, 1887. © Eadweard Muybridge
The human figure in motion, 1887. Le Britannique Eadweard Muybridge (1830-1904) inspiré par les travaux d’Étienne-Jules Marey (chronophotographie) invente en 1878 un dispositif photographique de décomposition des mouvements, composé d’une douzaine d’appareils à déclenchements successifs. © Eadweard Muybridge

En attendant, l’exposition en cours pour célébrer le demi-siècle du lieu est une réussite. Elle permet de saisir les enjeux des décennies passées et d’entrevoir des possibles, pour peu que l’on donne à celles et ceux qui animent le musée les moyens d’atteindre leurs objectifs. 

François Cheval veut encore y croire, mais ce sera au prix d’une immense remise en question des équipes et des autorités. Car la photographie, elle, n’arrête pas de se développer et de nourrir les imaginaires de la planète. Et d’ailleurs, depuis que vous avez commencé la lecture de cet article, environ 18 102 408** photos ont été prises.

*Chiffre approximatif diffusé par le musée Nicéphore Niépce le 19/10/22 à 14h41 GMT

**Chiffre approximatif diffusé par le musée Nicéphore Niépce sur la base de 50 284 images prises par seconde dans le monde.

Pas des patineurs, photomontage à partir de photographies extraites du livre de Emile Allais. « Technique française de ski », 1944. © Pierre Boucher
Pas des patineurs, photomontage à partir de photographies extraites du livre de Emile Allais. « Technique française de ski », 1944. Pierre Boucher [1908-2000], issu du monde publicitaire, aime à expérimenter toutes les techniques photographiques avant-gardistes des années 1930 : photogrammes, photocollages, solarisations, surimpressions, et fixations des mouvements dans les photographies de sport. © Pierre Boucher

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