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Le photographe invisible

Très peu connues, les photographies de Ralph Ellison nous offrent une vision révélatrice de l’un des plus grands écrivains du 20ème siècle.

En 1952, le premier roman fulgurant de Ralph Ellison, L’Homme invisible, a transformé le paysage de la littérature, remportant le National Book Award pour son histoire hallucinante et sans détours de l’expérience des Noirs pendant la ségrégation. Raconté par un homme noir non identifié qui a grandi dans le sud des États-Unis avant de se rendre à Harlem durant la Grande Migration, le roman d’Ellison est le récit douloureux d’une désillusion, et constitue l’une des plus grandes œuvres du 20ème siècle.

Quoique inspirée de la vie de l’écrivain, L’Homme invisible n’est pas une œuvre autobiographique. Il s’agit plutôt d’une « tentative de roman majeur », ainsi qu’il l’a dit dans une interview réalisée par la Paris Review en 1955. Comme les écrivains Fiodor Dostoïevski, Miguel Cervantes, Mark Twain et le peintre Francisco Goya, Ellison ne fait aucune distinction entre la protestation et l’art – quel que soit le médium choisi.

Ralph Ellison. 20 septembre 1981, 1981
© The Ralph and Fanny Ellison Charitable Trust
Ralph Ellison. Sans titre, 1972/1994
© The Ralph and Fanny Ellison Charitable Trust

Non seulement il est romancier et essayiste, mais il a réalisé quantité de photographies, des années 1930 jusqu’à sa mort en 1994, et cette activité est quasiment passée inaperçue jusqu’à aujourd’hui. Le livre Ralph Ellison: Photographer qui vient de paraître rassemble plus de cent-trente images, et explore la manière dont Ellison a utilisé l’appareil photo comme outil d’expression artistique, d’invention et d’expérimentation.

Bien que reconnu en tant qu’écrivain, Ellison se voyait comme un artiste, se réalisant à travers la musique autant que les mots et l’image. « La photographie a fourni à son imagination un instrument crucial pour appréhender le monde, une autre manière de faire un enregistrement artistique de ce qui l’a stimulé et tant affecté », écrit Adam Bradley dans l’ouvrage.

Gordon Parks. Sans titre (Ralph Ellison), 1952 © The Gordon Parks Foundation

« Peut-être la photographie lui a-t-elle aussi permis de prendre du recul par rapport aux exigences de la vie publique. Des années 1960 jusqu’à sa mort, Ellison a parfois été obsédé par sa célébrité et les attentes élevées du public – ainsi que les siennes – quant à son deuxième roman. Dans la photographie… Il semble avoir trouvé à la fois une distraction et un moyen, pour son imagination florissante, de s’exprimer. »

L’homme visible

Né à Oklahoma City en 1913, Ralph Ellison rêve de devenir compositeur symphonique, sans considération aucune pour les limites imposées par la ségrégation. « Selon nous, dans ce pays d’incongruités, il n’était pas plus incongru, pour les jeunes Noirs de l’Oklahoma, de se considérer comme des hommes de la Renaissance que pour les Mississippiens blancs de s’imaginer être des Grecs anciens ou des nobles de l’espèce de Sir Walter Raleigh », écrit-il en 1936.

Ralph Ellison. Sans titre (New York), années 1940 © The Ralph and Fanny Ellison Charitable Trust

En juillet, il s’installe à New York afin de gagner de l’argent pour financer sa dernière année à l’institut Booker T. Washington à Tuskegee (Alabama), où il étudie la musique. Le lendemain de son arrivée, il rencontre les écrivains Alain Locke et Langston Hughes, et cette rencontre va transformer sa vie.

A New York, il s’intègre à la communauté florissante des artistes, des écrivains et des intellectuels. En 1947, en collaboration avec un photographe prometteur, Gordon Parks, il rédige un essai intitulé Harlem is Nowhere, centré sur la clinique Lafargue, la première clinique psychiatrique non ségréguée de la ville.

Ellison et Parks deviennent rapidement amis intimes, chacun servant à l’autre de mentor. Tout au long de la vie d’Ellison, la photographie va jouer de nombreux rôles, fonctionnant alternativement comme passe-temps, source de revenus, carnet de croquis, exutoire créatif et journal visuel pour enregistrer ses impressions et sa vision de l’existence.

Grâce à la photographie, Ellison a pu rendre visible tout ce qui avait été effacé, de la même manière qu’il l’a fait à travers la voix désincarnée du narrateur de L’Homme invisible. Peu importe son arme de prédilection, Ellison était conscient de la capacité de l’art à transformer notre rapport à la réalité. « Je suis un homme invisible », écrit-il. « Non, je ne suis pas un fantôme comme ceux qui ont hanté Edgar Allan Poe. Je ne suis pas non plus l’un de vos ectoplasmes des films hollywoodiens. Je suis un homme fait de chair et d’os, de fibres et de fluides – et l’on pourrait même dire que je possède un esprit. Je suis invisible, comprenez-moi, simplement parce que les gens refusent de me voir. »

Ralph Ellison. Sans titre (Fanny McConnell Ellison, New York), 1944/1950 © The Ralph and Fanny Ellison Charitable Trust

Ralph Ellison: Photographer est publié par Steidl/Gordon Parks Foundation/Ralph and Fanny Ellison Charitalbe Trust, 65 $.

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