Blind Magazine : photography at first sight

Lee Miller, de Vogue à Buchenwald et Dachau

L’exposition aux Rencontres d’Arles retrace les dix années les plus intenses de cette mannequin et photographe américaine devenue correspondante de guerre durant la Seconde Guerre mondiale.
Lee Miller
Petersham sur laine, Vogue Studio, Londres, Angleterre, 1944. © Lee Miller Archives, Angleterre, 2022. Tous droits réservés.

Du New York de la mode au Paris des surréalistes, du Caire à l’envolée romantique au Blitz de Londres sous les bombes, du Munich de la défaite à la libération des camps, les clichés d’Elizabeth dit Lee Miller (1907-1977) montrent la trajectoire multiple d’une femme, qui a choisi de vivre sa vie selon son regard et ses principes. Pas étonnant qu’un biopic avec Kate Winslet soit en préparation à Hollywood sur cette figure de proue du XXe siècle, tour à tour modèle, photographe et reporter de guerre. L’exposition arlésienne montre la dichotomie de son travail, de 1932 à 1945, où elle cumule et entremêle ses compétences dans des photographies passées à la postérité.

Devant et derrière l’objectif

Elle a la beauté sculpturale, le regard insondable, l’aura d’une sylphide et une détermination à toute épreuve. Cette native de Poughkeepsie dans l’État de New York a eu de multiples vies dans un tourbillon de traumatismes. Une enfance brutale : violée à 7 ans par un ami de la famille. Une adolescence fissurée : photographiée nue sous l’objectif de son père. Des chocs émotionnels qu’elle a su pourtant dépasser. Elle est découverte par Condé Nast qui lui offre la couverture de Vogue US, travaille et vit avec Man Ray, est peinte par Picasso, sculptée par Cocteau, et la liste est encore longue. 

Lee Miller
Bruce Howard en Sainte-Thérèse II, « Four Saints in Three Acts », Lee Miller Studios Inc., New York, États-Unis, 1933. © Lee Miller Archives, Angleterre, 2022. Tous droits réservés.

Mais la plupart de ses rencontres restent des ponctuations sur le chemin de Lee Miller, qui s’est toujours affranchie des règles, menant sa propre existence. Sa vie est un changement permanent, créant son propre studio à New York, s’envolant pour l’Égypte avec son mari du moment, s’installant à Londres où elle a déjà fait la connaissance de son futur mari anglais, Roland Penrose, membre du mouvement surréaliste. Et la guerre éclate. Avec les hommes partis au front, Vogue UK lui demande de diriger le studio photographique, avant de devenir, de sa propre initiative, photoreporter de guerre.

L’espace arlésien, scindé en trois salles en enfilade, expose ainsi trois moments de vie qui se superposent, entre portrait, mode et guerre. Une centaine de tirages, issus des Archives Lee Miller, accompagnés de planches-contacts, de magazines, de lettres, de coupures presse, mettent en contexte et en exergue son travail de photographe et la complexité de sa personnalité.« L’idée est de proposer une exposition qui n’a jamais été faite pour présenter sa pratique. », indique la commissaire Gaëlle Morel. « Je veux la réinscrire dans le contexte de la photographie où elle n’est pas réduite à une belle femme ni à la muse de Man Ray. De l’extraire de cette histoire qui n’a duré que trois ans et qui laisse encore entendre qu’elle n’aurait rien pu faire sans lui, ce qui est faux. Quand elle le quitte, sa carrière décolle et n’a plus rien à voir. C’était une femme proactive qui a su provoquer et saisir les opportunités. » 

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Femmes accusées d’avoir collaboré avec les nazis, Rennes, France, 1944. © Lee Miller Archives, Angleterre, 2022. Tous droits réservés.

En zones de conflit

L’exposition se focalise ainsi sur la période la plus significative de cette photographe qui découvre sa destinée. La commissaire d’exposition prend le parti de ne pas montrer certaines photos emblématiques, non représentatives de son travail. À l’exemple de celles avec Pablo Picasso, des solarisations, du sein coupé dans une assiette ou encore celle où elle se lave dans la baignoire d’Hitler, au moment de son suicide, prise par David Scherman, photographe pour Life, avec lequel elle travaille au front en 1944 et 1945. Absentes certes des tirages aux murs, mais présentes dans les documents d’archives.

« Mon propos est de renouveler l’iconographie, de changer le récit et la mythologie, de montrer un métier qui la fait vivre. » explique la conservatrice. « Quand le ministre de la propagande du gouvernement anglais sollicite les magazines pour soutenir l’effort de guerre, Vogue UK l’incite à s’extraire de la codification artificielle du studio pour des clichés plus spontanés. » La photojournaliste éduque donc par l’image les femmes britanniques à la guerre et son impact sur leur vie. C’est ainsi qu’elle capture le Blitz, intégrant des modèles au cœur des ruines de Londres. « Elle a contribué avant l’heure à sortir la mode dans la rue. », souligne Gaëlle Morel. « Elle bénéficie des moyens de l’armée, disposant de tout le matériel, avec pellicules et papier. Il y a une relation d’échange. »

Lee Miller
Sans titre, Entrée d’un camp de concentration, 8. Char allemand détruit, Buchenwald, Allemagne 1945 Cathédrale de Cologne, Allemagne, par Lee Miller (54-33) / © Lee Miller Archives, Angleterre 2022. Tous droits réservés.

C’est en 1941 qu’elle demande à rejoindre l’armée américaine pour devenir correspondante de guerre. Elle suit ainsi en uniforme de soldat les troupes alliées en Europe et photographie l’après champ de bataille. En Allemagne, elle est sur le terrain lorsque l’armée libère les camps de concentration en 1945. « À partir de là, je renverse les deux sections pour retirer toute volonté d’esthétisation des documents qui témoignent des camps. », précise la curatrice. Lee Miller aborde frontalement la libération des camps et l’horreur des crimes nazis qu’elle sort de l’anonymat, comme d’autres photographes, avec des articles fermes. À l’égal de Germans are like this ou Believe it. « Elle a cette compétence encore peu connue : celle d’avoir une belle plume. », insiste-t-elle. « Lee Miller peut rédiger des textes et des légendes d’images qui permettent aux éditeurs de ne pas envoyer de journaliste. »

Face à l’effroi

Sa particularité est de maintenir en joue son objectif à mesure qu’elle découvre l’inimaginable, se focalisant sur les survivants émaciés et les bourreaux vaincus, comme les deux gardiens implorant le pardon, le kapo gisant dans le canal, les tondues pour avoir eu des relations avec les nazis, l’officier SS pendu à un radiateur, les collabos qui se sont suicidés. « Lee Miller n’est pas dans la structure spatiale des camps ou des chambres à gaz, même si l’on voit des fours. Elle capte ici le vivant, comme ces femmes esclaves sexuelles, mises dans un bordel du camp dédié aux gardes et violées. » ajoute Gaëlle Morel « Ces photos montrent un groupe de femmes réunies dans une pièce, mais ce que raconte Lee Miller dans son article est édifiant. »

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Char allemand détruit, Buchenwald, Allemagne 1945 Cathédrale de Cologne, Allemagne, par Lee Miller (54-33) 1945 par Lee Miller (6268-51) / © Lee Miller Archives, Angleterre 2022. Tous droits réservés.

L’exposition s’arrête avant sa descente aux enfers lorsqu’elle abandonne la photographie après la guerre. Installée à Farleys House dans la campagne anglaise avec son mari et son fils, sujette à un stress post-traumatique et dépendante à l’alcool, Lee Miller trouve la force de continuer à travers l’art culinaire, sa nouvelle passion. Son fils Antony et sa petite-fille Amy ont depuis lors, après sa mort à l’âge de 70 ans, perpétué sa mémoire : une grande dame anticonformiste et fascinante qui a vécu une vie de femme libre.

Lee Miller, « Photographe Professionnelle » (1932 – 1945), à ARLES Les Rencontres de la Photographie, 34 Rue du Dr Fanton, 13200 Arles, du 4 juillet au 25 septembre 2022, de 10h00 à 19H30.

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Chapeaux Pidoux (avec marque de recadrage originale de Vogue Studio), Londres, Angleterre, 1939. © Lee Miller Archives, Angleterre, 2022. Tous droits réservés.

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