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Photography at first sight
Les rock stars et fashionistas de Hassan Hajjaj

Les rock stars et fashionistas de Hassan Hajjaj

Originaire de Larache, une ville de pêcheurs située sur la côte nord-ouest du Maroc, le photographe Hassan Hajjaj est né en 1961, cinq ans seulement après l’indépendance de son pays. Tout au long des années 1960, le Mouvement pour l’indépendance de l’Afrique va se répandre sur le continent, redonnant un sentiment de fierté aux peuples dont la vie et la terre étaient sous le joug d’impérialistes étrangers. Et une nouvelle génération de photographes, dont Malick Sidibé, Samuel Fosso et Sanle Sory, vont saisir l’atmosphère festive qui règne alors, en réalisant des portraits dans lesquels on peut ressentir cet élan d’une liberté nouvelle.

C’est ainsi que Hassan Hajjaj se souvient de sa jeunesse, bien avant que la technologie numérique ne démocratise la photographie : « Il n’y avait pratiquement pas d’appareils, à l’époque. Trois types de photographes travaillaient dans la ville où j’ai grandi. Les premiers réalisaient des portraits de famille en studio. Je me souviens d’y être allé, sur mon trente-et-un, avec ma mère et mes sœurs. Papa vivait en Angleterre depuis les années 1960, donc tous les deux ans, nous lui envoyions une photo de nous. Je me rappelle très bien de ce studio, l’éclairage, la toile de fond, le tabouret. Tout ceci m’a beaucoup influencé. »

Marques 2012/1433 (Gregorian/Hijri) From the series My Rockstars © Hassan Hajjaj
Cardi B Unity 2017/1438 (Gregorian/Hijri) © Hassan Hajjaj

Quant aux autres photographes, ils travaillent dans le décor décontracté des rues et sur la plage, pour ceux qui souhaitaient fixer le souvenir de bons moments. « Ils vous donnaient un petit papier, et quelques jours plus tard, vous receviez un tirage », raconte Hajjaj, qui gardera longtemps en mémoire ces photographes immortalisant ces instants.

Le hip hop dans la peau

En 1973, Hassan Hajjaj rejoint son père, ouvrier à Londres, avec sa famille. Londres n’est déjà plus la « Swinging London », mais une nouvelle génération d’immigrants du monde entier y importe une culture underground faite de multiples influences. En 1984, Hajjaj crée sa propre marque de vêtements, R.A.P (Real Artistic People), un label de streetwear avant la lettre, dans le quartier bohème de Covent Garden.

« Nous n’intéressions pas les designers de luxe, alors nous imprimions « Chanel No. 5 pour Gucci » sur des t-shirts, ou cousions des étiquettes sur le dos de vestes en jean », se rappelle le photographe. A l’instar de Dapper Dan, ce légendaire designer de Harlem qui concevra des looks personnalisés pour des icônes du Hip Hop des années 1980 telles que Salt ‘N’ Pepa, Eric B. and Rakim, ou encore LL Cool J, Hajjaj va redonner une jeunesse aux marques de luxe, dans un esprit multiculturel.

« Fab 5 Freddy, de Yo! MTV Raps, m’a fait l’un des plus beaux compliments de ma vie », dit Hajjaj, évoquant le légendaire artiste et animateur de télévision new-yorkais qui a fait connaître le rap au grand public. « Fred est venu au magasin et il a compris ce que je cherchais à exprimer – ce qu’ont de marocain / arabe / musulman la mode hip hop et le streetstyle. »

Acrobat 2012/1433 From the series My Rock Stars © Hassan Hajjaj
MissMe 2018/1440 © Hassan Hajjaj

Un chic ironique

Ce printemps, à New York, deux expositions, My Rockstars et VOGUE, The Arab Issue, présentent la vision du street style d’Hassan Hajjaj : un mélange d’Orient et d’Occident, un jeu entre deux conceptions différentes du portrait, de la personnalité, du glamour et du style. Avec VOGUE, The Arab Issue, il revisite un travail inspiré par sa propre expérience à Marrakech, alors qu’il était assistant d’un ami lors d’une séance de photos de mode.

« Mon ami habitait un riad [maison marocaine traditionnelle], et c’est là qu’avaient lieu les prises de vue pour le magazine ELLE », raconte Hajjaj. « Comme je parlais anglais, il m’a demandé de m’asseoir avec ses employés au cas où ils auraient besoin d’aide. J’observais tout ce qui se passait, et en regardant un groupe d’Allemands – le styliste, la maquilleuse, les mannequins et ce qu’elles portaient –, j’ai réalisé que Marrakech n’était qu’un décor exotique. »

Avec l’idée de photos de mode valorisant les gens de Marrakech et leur style, Hassan Hajjaj va réaliser, sur plusieurs années, la série VOGUE, The Arab Issue, représentant des femmes de la Medina habillées, par lui-même, de djellabas, hijabs, caftans et babouches marocains traditionnels imprimés de pois aux couleurs acidulées, d’animaux, ou fabriqués en tissus de marques célèbres trouvés à New York, Londres et Marrakech.

Arfoud Brother 2017/1438 From the series My Rock Stars © Hassan Hajjaj
Lynette Yiadom-Boakye 2017/1438 From the series My Rock Stars © Hassan Hajjaj

Symbolique, le titre de la série joue sur les deux sens du terme issue – qui signifie à la fois, en anglais, un problème, et le numéro d’un magazine (en l’occurrence celui de Vogue). Ce que l’Occident nomme « problème arabe », c’est un bourbier politique né d’une séculaire intervention étrangère. Quant au deuxième sens, il évoque la fétichisation esthétique de l’Orient dans l’imaginaire européen – voir le courant pictural de l’« orientalisme » –, en même temps que l’ignorance de la sensibilité arabe en Occident. Bien avant que Conde Nast ne lance Vogue Arabia (2017), Hassan Hajjaj comprend alors le pouvoir et l’influence du style du Moyen-Orient sur la mode, l’industrie de la beauté et la photographie.

Rencontres

Pour réaliser My Rockstars, Hassan Hajjaj va poursuivre le travail entrepris par les photographes Sidibe, Fosso, et Sanle. Lui, semble pourtant appartenir à une nouvelle génération de photographes de studio – un studio qu’il construit d’ailleurs dans la rue. Il y crée un décor où il invite des amis et des interprètes tels que Cardi B, l’artiste Hank Willis Thomas ou la peintre Lynette Yiadom-Boakye à revêtir l’une de ses créations et à poser pour lui, avant de fabriquer un cadre pour leurs portraits, ornés d’étagères miniatures où s’alignent canettes de soda et boîtes de sauce tomate, dont les logos sont souvent écrits en arabe.

Alo Wala Standin’ 2017/1438 From the series My Rock Stars © Hassan Hajjaj
Afrikan Boy Sittin’ 2013/1434 From the series My Rockstars © Hassan Hajjaj

« J’ai rencontré quantité de personnes  incroyables, qui sont mes véritables rock stars », dit Hajjaj à propos de ceux qu’il a photographiés. « Ce qu’ils font, ils l’ont dans le sang. Un chanteur n’a pas besoin de suivre des cours. Un boxeur a la faculté de combattre dans le regard. Lorsqu’ils passent la porte du studio, ils entrent dans la peau de leur personnage. Ils ne sont pas comme tout le monde, mais ils ont leurs propres normes, qui les guident dans ce qu’ils font. » 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

VOGUE, The Arab Issue 
Fotografiska New York
281 Park Ave S, New York, NY 10010, USA
Plus d’informations ici.

My Rockstars
Yossi Milo Gallery
245 10th Ave, New York, NY 10001, USA
Plus d’informations ici.

Dior, Vogue – The Arab Issue series, 2012 © Hassan Hajjaj. Courtesy of the Artist and M.E.P Paris

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