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Les secrets de la Casa Susanna

Une exposition à Arles et un livre paru chez Textuel rendent hommage à un grand chapitre oublié de l’histoire LGBTQ.

Au début des années 2000, une série d’images datant des années 1960 est retrouvée au légendaire marché aux puces de la 26e rue de Manhattan, parmi les tapisseries en lambeaux et la mousseline fanée. Ces clichés révèlent l’histoire de la Casa Susanna, une villégiature idyllique nichée dans la verdure, au nord de l’État de New York.

Celles qui apparaissent sur ces images sont des beautés qui pourraient, en gros plan sur grand écran, rivaliser avec l’actrice Gloria Swanson. Elles posent devant l’objectif en se réjouissant de ce moment de liberté qu’on leur offre, à une époque où le travestissement est criminalisé. A l’abri de la stigmatisation sociale et de la honte, elles forment une communauté, dans un espace où elles ont, pour la première fois, la possibilité de s’exprimer.

Anonyme. Susanna et deux ami·e·s montrant leurs jambes, tirage argentique, années 1960. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Grâce aux généreux dons de Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO.
Anonyme. Susanna et deux ami·e·s montrant leurs jambes, tirage argentique, années 1960. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Grâce aux généreux dons de Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO.

Leur fierté, leur courage et leur force irradie joyeusement ces photographies, qui séduisent aussi bien l’artiste Cindy Sherman que les antiquaires Michel Hurst et Robert Swope, lorsqu’ils les découvrent sur le marché aux puces de Chelsea 40 ans plus tard.

« Ces photographies sont un document incroyablement rare d’un groupe de l’époque pré-Stonewall »

Sophie Hackett

En 2005, Swope et Hurst publient ces images sous le titre Casa Susanna, un livre d’art intime révélant pour la première fois cette histoire. Mais il reste beaucoup à apprendre, et l’historienne de la photographie Isabelle Bonnet va entreprendre un périple de redécouverte de la Casa Susanna.

« Ces photographies sont un document incroyablement rare d’un groupe de l’époque pré-Stonewall », explique Sophie Hackett, qui a présenté 20 œuvres de la collection de Hurst & Swope en 2014, lors d’une exposition collective à la Toronto Gallery of Art, dans l’Etat d’Ontario.

« Isabelle Bonnet rédigeait son mémoire de maîtrise à ce moment-là, et nous avons échangé des courriels pour discuter de son travail », poursuit Hackett. « Elle a fait quantité de recherches dans les numéros du magazine Transvestia, ce qui a permis d’identifier des gens, d’être mieux informé sur le lieu et de contextualiser son histoire. Nous étions toutes les deux en contact avec Katherine Cummings [une invitée à Casa Susanna], qui a un souvenir incroyable de l’endroit, des gens et de ce que cela signifiait d’être là. »

Grâce à leurs découvertes communes, Hackett et Bonnet font entrer la Casa Susanna au panthéon de l’histoire LGBTQ, avec une exposition et un livre qui rassemble pour la première fois les collections de Cindy Sherman et Hurst&Swope, ainsi que du matériel d’archive.

Unknown American. Susanna and three friends outside, chromogenic print, 1964-1969. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Purchase, with funds generously donated by Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO
Unknown American. Susanna and three friends outside, chromogenic print, 1964-1969. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Purchase, with funds generously donated by Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO

« Les conseils de Susanna »

La criminalisation de la non-conformité de genre aux États-Unis, dans toutes les villes du pays, remonte au milieu du 19ème siècle, avec la persécution de toutes les formes de travestissement en public. Les médecins prétendent être experts en la matière, confondant non-conformité et déviance sexuelle, et considérant la première comme une maladie mentale.

Ajoutant l’insulte à l’injure, Hollywood et les médias saisissent toutes les occasions de tourner la non-conformité en ridicule. On est loin des visionnaires tels que Weegee, qui photographie un jeune homme en 1939 souriant joyeusement à l’objectif en retroussant sa jupe pour montrer sa jambe, avant de monter dans la camionnette de police qui le conduit en prison.

Dans les années 1950, le sénateur républicain Joseph McCarthy favorise un climat de haine, de sectarisme, créant une vague d’homophobie qui s’ajoute à celle de l’anticommunisme, diffamant les homosexuels en tant que traîtres et générant ce qui sera connu sous le nom de « Peur violette ». Dans ce contexte, la communauté LGBTQ est détruite et s’enfonce dans la clandestinité, la peur des représailles les contraignant à vivre une double vie.

Anonyme. Les bungalows Chevalier d’Eon, tirage argentique, 1960. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Grâce aux généreux dons de Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO.
Anonyme. Les bungalows Chevalier d’Eon, tirage argentique, 1960. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Grâce aux généreux dons de Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO.

Certains, tels que l’immigrant chilien Tito Arriagada (alias Susanna Valenti), nouvellement arrivé aux Etats-Unis, cherchent à suivre leur propre route. Depuis son enfance, il mène une vie secrète, dans un espace privé qu’il explore, et où il peut s’exprimer en tant que fille. Il va tenter de mener une vie conventionnelle, mais il éprouve une grande honte à cacher ce qu’il est réellement.

Puis un jour, en descendant la Cinquième Avenue, Arriagada entre dans un magasin de perruques. Là, il rencontre la propriétaire, Marie Tornell, une femme italo-américaine pleine de vie qui devient rapidement sa deuxième épouse. Considérée comme l’une des meilleures perruquières de la ville, Marie fait régulièrement de la publicité pour son commerce dans Transvestia, un magazine clandestin destiné à la communauté. 

Bien que le travestissement reste illégal à New York, les affaires de Marie sont en plein essor. Au milieu des années 1950, elle achète un domaine de soixante hectares dans l’Etat de New York, au fin fond des montagnes Catskill, comprenant une maison principale, une grange et des cottages pour les invités. Rêvant de créer un havre où les hommes pourraient vivre leur féminité réelle, ils nomment le domaine Chevalier d’Eon – un travesti et espion du 18ème siècle. Ils louent, pour le week-end, des bungalows à 25 $ (278 $ d’aujourd’hui), où l’on est nourri et logé, et où l’on apprend la manière de « passer » pour une femme.

Ils désirent faire partager leur savoir, apprendre aux autres comment marcher avec des talons, leur donner des astuces cosmétiques pour cacher une barbe de cinq heures, mais la clientèle est rare. Pour bâtir sa réputation, Susanna publie une colonne dans Transvestia qu’elle appelle « Conseils de Susanna », où elle invente l’expression « fille intérieure » afin d’exprimer son soutien aux rôles de genre proscrits.

Dans l’espoir de toucher un public plus vaste, elle organise des événements de travestissement pour les lecteurs du magazine dans leur appartement de l’Upper West Side Manhattan, avant de faire le tour des boîtes de nuit locales et des soirées drags.

Mais le gouvernement des États-Unis veille. En 1961, les autorités postales américaines enquêtant sur Virginia Prince, l’éditrice de Transvestia, convoquent Tito Arriagada dans leurs bureaux. Les contributeurs au magazine sont accusés d’obscénité, et Susanna Valenti est mise en cause. Arriagada dément les accusations, invoquant sa respectabilité.

Anonyme. Susanna et trois ami·e·s dehors, tirage argentique, 1964-1969. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Grâce aux généreux dons de Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO.
Anonyme. Susanna et trois ami·e·s dehors, tirage argentique, 1964-1969. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Grâce aux généreux dons de Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO.

Un monde bien à elles

Bien que le Chevalier D’Eon Resort n’ait pas connu le succès qu’elles espéraient, Marie Tornell et Susanna Valenti n’abandonnent pas le rêve de créer une évasion champêtre idéale où les travestis seraient libres de vivre leur vérité. En 1964, elles achètent un autre domaine de soixante hectares à Jewett, dans l’Etat de New York, et le nomment « Casa Susanna ».

« Ces hommes croyaient – rappelez-vous que nous parlons de 1962, avant Stonewall, avant la libération – qu’aucune société décente et craignant Dieu ne considèrerait jamais les homosexuels comme des gens normaux »

Harvey Fierstein

Mais il y a un hic : aucun homme ouvertement homosexuel n’est admis. Vivant et travaillant à une époque où l’expression du genre et la sexualité sont criminalisées, Tornell et Valenti restreignent l’admission aux hommes hétérosexuels autoproclamés et à leurs épouses. La présence d’épouses signifie une déférence envers les notions patriarcales des rôles de genre hétérosexuels, et élimine du même coup les craintes infondées quant aux désirs queer qui pourraient circuler dans le lieu, bouleversant le statu quo.

« Ces hommes croyaient – rappelez-vous que nous parlons de 1962, avant Stonewall, avant la libération – qu’aucune société décente et craignant Dieu ne considèrerait jamais les homosexuels comme des gens normaux », explique Harvey Fierstein, auteur de la pièce de Broadway Casa Valentina, nominée aux Tony Awards en 2014, et inspirée par les histoires de Casa Susanna, Susanna Valenti et Virginia Prince, éditrice du magazine Transvestia.

« Virginia Prince était une figure qui divisait les communautés queer et trans parce qu’elle s’en tenait à des idées très rigides du travestissement : vous étiez un homme hétérosexuel qui aimait parfois porter des vêtements féminins », explique Sophie Hackett. « Son projet était de normaliser le phénomène, mais tout le monde ne voulait pas adhérer à ses diktats ou à la féminité du genre Ladies Home Journal qu’elle et Susanna préconisaient. »

Anonyme. Susanna à la Casa Susanna, tirage argentique, 1964-1969. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Grâce aux généreux dons de Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO.
Anonyme. Susanna à la Casa Susanna, tirage argentique, 1964-1969. Collection Art Gallery of Ontario, Toronto. Grâce aux généreux dons de Martha LA McCain, 2015. Photo © AGO.

Cramponnées à l’image des années 1950 de la femme parfaite, une femme au foyer, à la fois hôtesse et épouse, Tornell et Valenti font de Casa Susanna une communauté très unie, respectée par de nombreux habitants qui bénéficie économiquement de leur présence.

« Les gens adoraient être ici. Ils avaient une liberté totale. Une chance totale d’être eux-mêmes »

Katherine Cummings

On est fier, là-bas, de Bungalow Colony, un théâtre où des imitatrices se produisent régulièrement, attirant des clients de l’hôtel Borscht Belt situé à proximité, curieux de voir le spectacle de leurs yeux. Le maire de Jewett y assiste régulièrement, confirmant, par sa présence, que tout va pour le mieux dans le coin.

« Les gens adoraient être ici. Ils avaient une liberté totale. Une chance totale d’être eux-mêmes », explique Katherine Cummings, narratrice dans le film documentaire de Sébastien Lifshitz de 2022, Casa Susanna, réalisé en collaboration avec Isabelle Bonnet.

Objets perdus

Au nombre des plus beaux charmes de Casa Susanna figure le travail du photographe et invité Andrea Susan, chroniquant les allées et venues animées des visiteurs. Les séances de photos sont classiques et franches, Susan illustrant de manière captivante ces personnes qui sont réellement elles-mêmes.

« La joie et le bonheur présents dans les images démentent les réalités quotidiennes de leur vie »

Sophie Hackett

Au risque d’être persécuté et arrêté pour ces images, un membre plus âgé du groupe nommé David Wilde aide Susan à installer une chambre noire chez elle dans le comté de Westchester, dans l’État de New York, pour réaliser des tirages qui seront offerts aux invités en souvenir de leur passage.

« Les prises de vue étaient au cœur de toute réunion et avaient surtout pour but d’affirmer la possibilité d’incarner cette vie », explique Sophie Hackett. « La joie et le bonheur présents dans les images démentent les réalités quotidiennes de leur vie. Ils se montraient les photos les uns aux autres, et les communiquaient au magazine Transvestia. »

À la Casa Susanna règne une sensibilité américaine qui commence à s’estomper. Les personnes invitées ont grandi pendant et après la guerre, à une époque où l’image de la féminité oscille entre le glamour New Look de Christian Dior et le personnage de femme au foyer de Lucille Ball.

De ces images émane une époque révolue, celle de Joan Crawford crevant l’écran dans le rôle de Mildred Pierce, en femme avide de gloire. Les invités à Casa Susanna, souvent mariés et hétérosexuels, avaient déjà fait leur chemin, tandis que d’autres, tels que Susanna ou Virginia Prince affirmeraient toute leur vie leur identité de femmes trans.

Diana Merry-Shapiro, chercheuse chez Xerox, a fait la transition après que son séjour à Casa Susanna lui a donné le courage de vivre sa vérité. « C’était quelque chose que je n’aurais jamais pu espérer », révèle-t-elle dans le film documentaire.

L’exposition : « Casa Susanna », présentée jusqu’au 24 septembre 2023 aux Rencontres d’Arles.

Le livre : Casa Susanna: The History of the First American Transgender Network 1959-1968 par Isabelle Bonnet, Sophie Hackett et Susan Stryker, publié aux Editions Textuel. 

Le film : Casa Susanna, de Sébastien Lifshitz, en collaboration avec Isabelle Bonnet, coproduction ARTE France, Agat Films et American Experience Films en association avec BBC Storyville, 2022 – 1h37.

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