Brixton, au sud de Londres, des Rastafaris, des militants anticapitalistes, des écologistes, des voyageurs et des artistes ont occupé et retapé deux rangées de maisons victoriennes que tout destinait à la ruine, et y ont vécu ensemble pendant trente-cinq ans.
Construite au 19e siècle pour loger les domestiques de Buckingham Palace, St Agnes Place, avec ses portes rouges et ses gargouilles, est rachetée dans les années 1960 par le conseil de Lambeth, qui prévoit d’agrandir le parc voisin de Kennington. Le projet ne verra jamais le jour. Les bâtiments sont murés et livrés à la décrépitude.
Dès 1969, deux groupes investissent les lieux : des Rastafaris soucieux d’ancrer culturellement leur communauté, bientôt rejoints par des activistes en lutte contre la crise du logement. Ensemble, ils font de cette rue morte une utopie vivante, gérée par une coopérative, ouverte aux sans-abris comme aux artistes de passage. Un monde en soi avec son centre social, ses ateliers de musique, ses studios d’art et sa radio pirate, Rasta FM.
C’est à cette utopie fragile que Janine Wiedel décide de se dédier, alors que les menaces de démolition se précisent. Américaine installée en Grande-Bretagne, elle a consacré sa carrière aux groupes qui luttent pour survivre en marge de la société. Depuis les années 1970, avec son boîtier Nikon et sa pellicule 35 mm, elle a documenté l’industrie lourde des West Midlands (Vulcan’s Forge, 1980), les femmes du camp antinucléaire de Greenham Common (Life at the Fence), et les gens du voyage irlandais (Irish Tinkers).
Chaque fois la même démarche : s’installer dans une communauté que le reste du monde préfère ignorer, y rester le temps qu’il faut, en rapporter des images et des voix. « Mon approche est peut-être plus proche du sens originel du mot “documentaire” », explique-t-elle à Blind. « Je prends toujours le temps de comprendre le sujet, la communauté. A St Agnes, ce qui m’intéressait, c’était la vie de chaque résident et la manière dont il avait échoué dans cette rue. Quand je photographie quelqu’un, j’ai besoin d’une connexion qui aille au-delà de la surface. »
Sur une de ses photos, un homme s’affaire, clé à molette en main, dans une salle de bains aux murs peinturlurés. A St Agnes, réparer relève autant de la résistance que de la reconstruction, dans un espace que l’Etat a condamné. Timnah, née ici vingt ans plus tôt, raconte : « Quand mon père a emménagé, la maison était une épave. Pas de plancher, rien. Mon père a tout fait. » Sans eau chaude, la famille se baignait dans un baquet d’étain, rempli casserole après casserole. « Ce n’était pas si terrible. On s’y habitue. Quand j’étais petite, c’était juste normal. » Au moment où Janine Wiedel prend son portrait, Timnah étudie le droit à Guildhall.
L’un des clichés les plus émouvants du livre saisit un homme enveloppé dans un pull à capuche, serrant contre lui un nourrisson, dans la pénombre d’un intérieur étroit. La lumière ambrée les enveloppe comme un voile ; on croirait une Nativité flamande égarée dans un squat londonien. De leur côté, Greg et Laura « ont rendu hommage au lieu en prénommant leur bébé “Agnes” », précise Janine Wiedel au sujet d’un jeune couple. « Elle a été le dernier enfant né dans le squat. »
Reconstruire et mettre au monde dans un lieu destiné à disparaître : toute la vitalité paradoxale de St Agnes Place tient dans ce geste. « C’était un groupe très divers, et pourtant chacun faisait partie de cette collectivité incroyablement solidaire, qui avait survécu plus de trente ans », résume Janine Wiedel, qui ne cède jamais à la commisération. Chaque portrait est une rencontre frontale avec un visage, un intérieur, une manière d’être au monde.
Dans l’un deux, une femme est allongée sur un matelas dans une pièce aux murs écarlates sur lesquels sont griffonnés au marqueur les mots “Wee people live here.” Litu, un tatoueur sud-américain, a trouvé l’endroit par hasard, errant dans Londres sans un mot d’anglais. Il témoigne : « Ils m’ont accueilli. J’ai appris la langue ici. » Tick, lui, a débarqué enfant, à dix ans : « Ça m’a sauvé la vie. » Craig, passé par la violence policière et la prison, confie : « Je suis déjà riche. Riche parce que je n’ai rien. C’est l’état d’esprit le plus riche qui soit. »
Un tiers des résidents de St Agnes sont Rastafaris, et le livre leur consacre certaines de ses pages les plus fortes. Sur l’une d’elles, un homme au port altier se tient devant un drapeau éthiopien. Ras Napthalie, fondateur de Negusa Negast, se souvient : « En 1976, nous avons marché jusqu’au carnaval de Notting Hill vêtus de rouge, d’or et de vert. C’était la première fois que le public anglais voyait une foule de Rastas. Les Blancs sortaient de chez eux, bouche bée. C’était grisant. » Bob Marley a séjourné ici entre 1976 et 1977, jouant au football dans l’impasse, rappelle-t-il. « St Agnes était sa seconde maison. »
Benj, arrivé de Jamaïque en 1958 dans une Angleterre en proie aux violences racistes des Teddy Boys, témoigne d’un autre versant : « Quand je suis arrivé ici en 1958, j’étais très seul. C’était angoissant. J’ai trouvé un endroit où loger, mais je ne pouvais pas sortir le soir. En Jamaïque, on avait l’habitude de la vie nocturne, les sorties, la musique, et ici je me retrouvais enfermé dans un petit appartement. Passé six heures du soir, c’était comme une prison. »
Pour ces rescapés, St Agnes tient du miracle. La rue porte le nom d’une martyre. Les Rastafaris qui l’habitent regardent vers Zion. Tous, à leur façon, vivent dans une grâce aussi précaire que les murs qui les abritent. Car la menace n’a jamais cessé de planer. Sur un mur, une banderole proclame : « 1977-2003 — This community will resist being ethnically cleansed. » Les résidents ont repoussé plusieurs tentatives d’éviction depuis les années 1970, quand des squatteurs ont empêché in extremis la démolition.
Mais le sort de Sainte-Agnès est scellé. En novembre 2005, tout s’arrête. Deux cents policiers antiémeute investissent l’impasse. L’une des photographies saisit une femme serrant un enfant contre elle, cernée par les casques noirs, tandis que des ouvriers en gilets fluorescents attendent, prêts à la démolition. « A midi, la plupart des résidents sont partis dans le calme. John, barricadé dans l’une des maisons, a été sévèrement battu, recevant plusieurs coups de matraque à la tête. »
Cent cinquante personnes se retrouvent à la rue. La destruction commence dans l’heure. Le centre communautaire rastafari, lui, résiste quelques mois de plus, avant qu’un incendie nocturne ne le rende inhabitable. Un an plus tard, en 2007, le temple et le siège rastafaris sont définitivement fermés. Le terrain est cédé au bailleur social London & Quadrant. La photographie du livre qui embrasse St Agnes Place dans sa totalité — deux rangées de façades victoriennes patinées, un van jaune sur le bitume mouillé, des figures sculptées au-dessus de chaque porte et fenêtre — est aujourd’hui devenue un paysage que plus rien ne distingue d’un quelconque programme immobilier.
Vingt ans après l’éviction, Janine Wiedel a gardé le lien avec certains résidents, en a retrouvé d’autres à l’occasion de ce livre. Plusieurs sont morts. « La destruction brutale de cette communauté hante non seulement ceux qui y vivaient, mais nous tous qui avons connu son histoire », conclut-elle. « En cherchant une solution collective, en dehors des normes de la société dominante, ils ont créé un environnement solidaire qui, dans certains cas, a sauvé des vies. »
St Agnes Place Squat de Janine Wiedel est publié par RRB PhotoBooks et disponible au prix de 29€.