Pascal Greco, l’homme qui photographie des paysages qui n’existent pas

Dans Photographie, Jeu vidéo, Paysage, Pascal Greco prouve qu’on peut arpenter le monde sans quitter son salon.

En mars 2020, Pascal Greco devait partir pour l’Islande. Le confinement en décide autrement. Bloqué chez lui à Genève, le cinéaste-photographe achète une PS4, découvre le jeu Death Stranding et reconnaît, dans ses étendues volcaniques, les paysages qu’il comptait arpenter. Il en tire Place(s), un livre de captures d’écran au format Polaroid, écoulé en un éclair. »

Mais l’Islande n’était qu’un point de départ. Pendant quatre ans, Greco rayonne : les Caraïbes de Far Cry 6, la Grèce d’Assassin’s Creed Odyssey, la Norvège d’Assassin’s Creed Valhalla, le Japon d’Assassin’s Creed Shadow, la Californie de Cyberpunk 2077, la Pennsylvanie de Silent Hill 2, la Bolivie de Tom Clancy’s Ghost Recon Wildlands, le Mexique et l’Australie de Death Stranding 2. Une dizaine de jeux et autant de géographies fantasmées en soixante-seize photographies, réunies dans Photographie, Jeu vidéo, Paysage.

L’affaire est plus sérieuse qu’elle n’en a l’air. Pascal Greco ne se contente pas de mitrailler son écran de jeu. Gamer depuis plus de trente-cinq ans, il a grandi avec la Master System et connaît le médium vidéoludique de l’intérieur. Il ne découvre donc pas le jeu en touriste mais l’habite en photographe. En esthète, il scrute, compose et cadre avec la même rigueur qu’il le ferait devant un affleurement rocheux en chair et en pierre, toujours au 50 mm et toujours à hauteur d’homme, refusant les perspectives en surplomb qui aplatiraient tout. « Ce que je photographie, ce ne sont pas des décors de jeu. C’est une manière de voir », explique-t-il à l’historienne de l’art Nadine Franci. « Une tentative de capter ce moment où, dans un monde entièrement artificiel, surgit une émotion réelle. »

Cette vision s’inscrit dans une filiation déjà ancienne. Dans son essai Paysages de l’entre-deux, le chercheur et théoricien du jeu vidéo Matteo Bittanti rappelle que la photographie de paysage n’a jamais été un enregistrement neutre du réel. Au 19e siècle, Carleton Watkins et Timothy O’Sullivan ont transformé l’Ouest américain en icône pop ; au siècle suivant, les vues solennelles d’Ansel Adams ont codifié Yosemite en vision d’une nature immaculée. La photographie a toujours fait du paysage un spectacle, une marchandise, un instrument idéologique. Pascal Greco prolonge cette fabrique du paysage par d’autres moyens. Sauf que cette fois, le référent — la montagne, le glacier — n’existe que dans la mémoire vive d’un processeur.

La roche, justement, le fascine. Environ 60 % de ses compositions représentent des formations minérales. Matteo Bittanti y décèle un paradoxe : le silicium, composant primaire des rochers, est aussi le substrat des puces informatiques qui rendent ces étendues visibles. Photographier des rochers virtuels, c’est donc contempler la matière même de l’illusion.

Pour Nadine Franci, responsable de la collection graphique au Kunstmuseum de Berne, les photographies de Pascal Greco convoquent les Kleinmeister, ces « petits maîtres » suisses des 18e et 19e siècles, peintres de vues alpines idéalisées composées en atelier à partir de souvenirs. « On est à la croisée du document de voyage, de la carte postale et du rêve », décrit-elle. L’artiste abonde : « Comme chez les Kleinmeister, on part d’un socle réel pour aller vers une image rêvée, une sorte de lucidité poétique. Tu ne photographies pas ce qui est, mais ce que tu ressens à travers l’espace. »

Mais là où les peintres bernois lissaient la surface, Pascal Greco choisit de laisser affleurer les accidents. Photographie, Jeu vidéo, Paysage accueille volontairement les glitchs, ces ratés du code qui font bégayer l’image : une montagne qui se dédouble, un pan de ciel qui se replie sur lui-même comme une feuille froissée, une texture de roche qui refuse de se charger et laisse place à un aplat blanc spectral. « Ce ne sont pas des défauts, mais des traces du processus, comme des repentirs dans une esquisse », précise l’artiste. « Il y a une forme de vie dans cette incomplétude. » La façade hyperréaliste craque, le décor révèle sa nature artificielle. Et c’est précisément dans ces craquelures que l’image cesse de mentir et commence à émouvoir.

Il y a, dans la démarche de Pascal Greco, quelque chose de profondément ludique. « Quand tu entres dans un monde virtuel, tu es guidé par des attentes visuelles, des désirs d’ambiance, de lumière. Tu ne sais pas ce que tu vas capturer, mais tu observes, tu attends, tu cadres. C’est un geste photographique sans appareil. Tu laisses venir l’instant, et quand il se présente, tu “déclenches”. C’est presque une forme de méditation active. »

Quant à la reconnaissance institutionnelle, elle progresse. « Cinq des six dernières expositions auxquelles j’ai participé sur la photographie in-game ont été organisées par des curatrices. Des femmes jeunes, curieuses, ouvertes aux formes émergentes », se réjouit-il.

On feuillette l’ouvrage comme un film de science-fiction, happé, contemplatif, en oubliant par instants qu’aucun de ces lieux n’existe. Un monolithe de basalte baigné de lumière rasante. Des Joshua trees découpés dans un ciel de cobalt. Des falaises norvégiennes d’un bleu abyssal. Des dunes australiennes couleur de Mars. A chaque page, on se pose la même question : est-ce que ce lieu existe ?

« Que ce soit dans les Alpes imaginaires des Kleinmeister ou dans les paysages virtuels des jeux vidéo, avec plus de deux siècles d’écart, il s’agit toujours de la même chose : fabriquer une image pour y croire, un territoire visuel pour s’y projeter », résume Nadine Franci. Ce qui se joue ici, c’est ce mouvement d’un monde à l’autre. « Imaginer ce que l’on croit avoir vu. Et, par ce détour de la fiction, revenir au réel avec un autre regard. »

Photographie, Jeu vidéo, Paysage de Pascal Greco, est publié aux éditions IDPURE et disponible au prix de 35 €.

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