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Photography at first sight
Marie Tomanova, liberté et jeunesse à New York

Marie Tomanova, liberté et jeunesse à New York

Les portraits de la photographe Marie Tomanova sont l’argument parfait contre le cliché séculaire selon lequel « les jeunes ne savent que faire de la jeunesse ». Son dernier livre de photos, New York, New York, offre au lecteur les différentes facettes qui définissent la ville avec un grand V, elle-même imprégnée des personnages si savamment débraillés qui la composent. Accompagnée d’une introduction percutante de l’historien de l’art Thomas Beachdel, Tomanova personnifie le sexe et le jeu à travers des sujets colorés et saisissants – un résultat qui pourrait inciter n’importe quel spectateur à s’installer dans l’un des cinq arrondissements de la ville. New York, New York a été publié cette automne, suivi d’une exposition personnelle à la galerie C24 à Chelsea. Pour se faire une idée de sa façon de travailler et de son évolution créative, Blind a rencontré Marie Tomanova.
Phineas & Cameron, 2019 © Marie Tomanova

Parlez-nous de votre parcours.

J’ai grandi dans une petite ferme du sud de la République tchèque. J’ai toujours rêvé d’être une artiste et j’ai été acceptée dans une école d’art section peinture. Je n’étais pas prête à affronter la discrimination sexuelle et la misogynie qui vont de paire avec cette expérience dans le pays [et] j’avais l’impression qu’il n’y avait pas de place pour moi en tant qu’artiste en République tchèque ; c’est pourquoi, après avoir obtenu ma maîtrise, je suis venue aux États-Unis.

Comment avez-vous commencé la photographie ?

L’exposition de Francesca Woodman au Guggenheim de New York en 2012 a été une inspiration. De la même manière que j’avais utilisé des journaux et des images pour appréhender mon nouvel environnement, ma culture et l’exploration de ma recherche d’identité. J’avais pris des photos avec un petit appareil numérique et un téléphone portable quand j’avais vingt ans, alors que j’étudiais la peinture – et je passais en fait plus de temps à photographier qu’à peindre. En 2017, Thomas Beachdel et moi avons donc rassemblé certains de mes premiers travaux [en vue d’] une exposition à New York, intitulée « Live for the Weather » (2017) ; elle portait sur mon adolescence et le début de mes vingt ans, documentant mon enfance en République tchèque et, d’une certaine manière, elle est très liée à mon nouveau projet. J’ai toujours pensé que je m’étais lancée dans la photographie après être venue à New York ; mais, en fait, je prends des photos depuis Mikulov, à la fin de mon adolescence.

Gracie, 2020 © Marie Tomanova
Janibell, 2019 © Marie Tomanova

Pouvez-vous nous expliquer comment vous intégrez l’identité, le genre, l’immigration et la mémoire dans votre travail ?

Je pense que la façon la plus simple de le faire est de vous donner un bref historique de mes principaux travaux : lorsque j’ai commencé à prendre des photos aux États-Unis, je me photographiais dans le paysage. En tant qu’immigrée en Amérique, je me sentais déplacée – je me sentais libre, mais aussi parfois perdue et à part. Je réfléchissais à mon identité, et me photographier dans la nature était une façon de me voir dans le paysage américain. Cela contribuait à rendre cet endroit réel pour moi et, d’une certaine manière, à m’y intégrer. Ce sentiment d’intégration ou d’appartenance était difficile et il impliquait de se battre avec l’identité, l’immigration, la mémoire et le genre. Ces premiers autoportraits dans la nature étaient justes, car ils me rappelaient mon passé – les champs et les collines dans lesquels je jouais quand j’étais enfant –, connecté à la terre, à la nature, à la ferme familiale et à l’histoire de la Moravie du Sud où je suis née. Mais à un moment donné, j’ai commencé à prendre des photos des autres, des images qui me rapprochaient vraiment des gens. Le processus de prise de vue de ces clichés avait pour but de rencontrer des gens et d’établir des liens avec eux, de me voir dans un paysage social, de m’intégrer ou d’appartenir à ce paysage – d’appartenir à l’Amérique, à une époque particulièrement difficile et effrayante pour les immigrants. C’était l’étape suivante, naturelle, de me voir dans un nouvel endroit.

Lorsque j’ai finalement pu rentrer chez moi en 2018, j’ai pris des photos de ma maison et de ma famille pour un ensemble d’œuvres intitulé It was Once My Universe. Ce travail porte sur la mémoire, la maison et l’identité : quitter un endroit et se retrouver dans un autre. Il s’agit de la désorientation d’être chez soi. Et mon projet le plus récent, World Between Us (2021), est une collaboration avec ma mère pendant une résidence d’un mois cet été dans ma ville natale de Mikulov. C’est la première fois que j’ai pu passer du temps chez moi pendant une période assez longue. J’ai photographié ma maison, ma mère et ce que signifie la maison pour nous deux. C’est un travail vraiment intime sur mon identité et celle de ma mère. Il s’agit de la maison, de la famille. Et du fait d’être partie et d’être présente… à nouveau.

Nicky, 2016 © Marie Tomanova
Jovel & Matthew, 2019 © Marie Tomanova

Parlons de New York, New York. Quels sont les thèmes et les photos que vous mettez en avant ?

En photographiant pour New York, New York, je voulais montrer d’autres identités, parce que mon identité était devenue moins problématique (mon statut d’immigrée avait été réglé, j’étais retournée chez moi). Le livre est un portrait de la ville de New York et un paysage de la jeunesse – il mélange ces deux genres en un seul. Il parle de la liberté que j’ai éprouvée lorsque j’ai emménagé ici pour la première fois et de l’insécurité et de la distance que j’ai ressenties en raison de mon statut d’immigrée. New York New York parle d’être et de devenir soi-même, ce qui n’est pas chose facile. Dans ces photos, chacun est exactement ce qu’il est ou ce qu’il est en train de devenir, ce dont Kim Gordon parle dans son avant-propos : elle est arrivée à New York comme jeune artiste et a dû négocier [avec] la ville, s’intégrer et se trouver elle-même et porter une parole. Je m’identifie à cela et je pense que les personnes qui figurent dans le livre le font aussi. Et si, pour moi, New York est spéciale et magique, cette idée d’arriver dans un nouvel endroit et de se trouver soi-même est vraiment plus universelle. C’est le chant du mouvement, de l’immigration et de l’émigration ; c’est le chant de la jeunesse.

Qu’espérez-vous que les gens retirent de ce livre et de votre travail ?

Au cœur de mon travail (et de moi-même), il y a le désir d’être en relation avec les autres ; et j’espère que les gens parviendront à cette connexion synaptique. Vous savez ce que c’est, [parce que] vous l’avez vécu. Vous rencontrez quelqu’un, ou vous voyez quelque chose et, en un sens, vous vous connectez. C’est ce que je veux. Que les gens se voient : comme faisant partie d’un tout.

Propos recueillis par Abigail Glasgow

Abigail Glasgow est une journaliste basée à New York, aux États-Unis, qui s’intéresse aux groupes et aux individus marginalisés par nos sociétés.

Marie Tomanova, New York New York est publié par Hatje Kantz, 38€.

Massima (Sunlight), 2016 © Marie Tomanova
Jeremy & Alton, 2019 © Marie Tomanova
John, 2020 © Marie Tomanova

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