Nicola Lo Calzo : quand l’image répare

Avec Tragédia et Brigantinas, publiés simultanément chez L’Artiere, le photographe-chercheur Nicola Lo Calzo bâtit une contre-archive où les descendants des « subalternes » de São Tomé et de Sardaigne reprennent possession de leur récit.

Une silhouette drapée de noir se dresse face au ciel sarde, les bras levés, tenant dans ses mains un roc. L’actrice Vittoria Marras rejoue dans une performance vidéo l’insurrection de Paska Zau, paysanne de 60 ans qui mena en 1868 la révolte contre la vente des dernières terres communales de l’île. La scène condense le geste de Nicola Lo Calzo : saisir l’instant où le corps des dominés d’hier se redresse contre l’effacement.

Né à Turin en 1979, le photographe conduit depuis 2010 un vaste projet documentaire, baptisé Cham/Kam, dédié aux mémoires de la traite négrière et de l’esclavage colonial, du Bénin à la Guadeloupe, d’Haïti à Cuba. « Ce qui m’intéresse, c’est la beauté créée face à cette violence-là. C’est l’humanité générée en opposition à cette déshumanisation », confiait-il à Blind en 2019.

Série Brigantinas 2025. © Nicola Lo Calzo
Série Brigantinas 2025. © Nicola Lo Calzo


Enseignant-chercheur à l’Ecole nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, il a soutenu en juin 2025 une thèse intitulée Una fotografia queer e cimarrona qui refuse la séparation entre art et savoir. « Tragédia » constitue le dernier chapitre de cette enquête au long cours. « Brigantinas », bien qu’il prolonge cette recherche sur la subalternité, s’en distingue et explore un territoire distinct : la Sardaigne. Les deux projets portent néanmoins vers des îles que tout sépare géographiquement mais que relie une même condition : celle de territoires périphériques où la résistance culturelle et la violence extractiviste s’affrontent depuis des siècles.

Pour comprendre le sens profond de sa démarche, une piqûre de rappel s’impose. Dès 1471, les colons portugais débarquent à São Tomé où ils créent l’économie de plantation, fondée sur l’organisation raciale du travail. Ils importent le théâtre ibérique et chrétien, que les populations asservies s’approprient bientôt pour le retourner contre leurs maîtres. Le tchiloli détourne radicalement La Tragédie du Marquis de Mantoue, un texte ibérique du 16e siècle : des figures en blanc évoluent sous la canopée équatoriale autour d’un cercueil qui incarne l’âme de l’assassiné.

Sur les plages de l’archipel, où des silhouettes noires processionnent face à l’océan, le danço congo convoque les rythmes bantous et la mémoire du royaume du Kongo. « Chaque semaine, l’art de la tragédia remet en scène les rapports de pouvoirs présents et passés », écrit Nicola Lo Calzo dans le prologue du livre. « Cette tradition fait revivre le lien de notre mémoire collective, les rapports de force et notre soif de justice », affirme Simé, pêcheur et capitaine du groupe Tragedia Danço Congo Masculino Vera Cruz. Fondé en 1950 par son père Roberto da Cruz Soares, c’est sans doute le plus ancien de l’île.

Loin de là, en Sardaigne, la Festa di Sant’Efisio déploie une ambivalence : de jeunes femmes revêtent les costumes brodés et leurs corps oscillent entre affirmation identitaire et spectacularisation touristique.

Danse macabre d’Ermelinda, la mère de Baudouin, interprétée par Osvaldo Santana. Série Tragédia 2025. © Nicola Lo Calzo
Antonio José Gouveia, photographie de Danço Congo, tirée du livre de Reis Fernando, “Pôvô Flogá.: O Povo Brinca. Folclore de São Tomé e Príncipe”, Cãmara Municipal de São Tomé, 1969.
Le marquis de Mantoue interprété par Inocêncio Francisco d’Almeida. Série Tragédia 2025. © Nicola Lo Calzo


L’archive contre-attaque


Dans les deux archipels, l’archive constitue le terrain d’une bataille pour la représentation. Le système des roças, ces pénitenciers agraires où s’exerça une terreur rationalisée, scarifie encore le paysage santoméen. Les ruines d’une ancienne plantation coloniale laissent entrevoir sur la plage de Fernão Dias Beach un ancien monde aujourd’hui dévoré par la végétation. Mais rappelons que le massacre de Batepá extermina en 1953 plusieurs centaines d’habitants.

En Sardaigne, Nicola Lo Calzo exhume dans les Archives d’Etat de Nuoro les photographies anthropométriques de paysannes fichées et condamnées — visages figés, regard frontal, assignées par l’Etat à leur seule condition de brigantesse criminelles. « Exposer pour la première fois ces photographies issues d’un dispositif de biopouvoir ne risquait-il pas de prolonger la violence initiale ? », s’est-il interrogé-t-il avec les commissaires du projet, Elisa Medde et Giangavino Pazzola, lors de la découverte de ces images.

Chiara, membre du collectif transféministe Bruxas Ogliastrinas, Arbatax. Série Brigantinas 2025. © Nicola Lo Calzo
Veronica, collectif transféministe Bruxas Ogliastrinas, Arbatax.
Série Brigantinas 2025. © Nicola Lo Calzo


Sa réponse prend la forme d’un déplacement. « Sortir ces images des dossiers judiciaires où elles étaient enfermées depuis plus de cent trente ans, et les rapprocher des portraits contemporains de femmes sardes, constitue un geste de désorientation et de re-signification », explique-t-il à Blind. Ces clichés policiers sont juxtaposés dans le livre aux portraits d’activistes transféministes du collectif Bruxas Ogliastrinas. Une femme au foulard rose soutient le regard de l’objectif en héritière, à plus d’un siècle d’intervalle, des corps que le pouvoir s’obstine à réduire. « Elles ne sont plus des preuves d’un contrôle étatique, mais des images qui ouvrent un espace de mémoire, de résistance et de continuité. »

Des figures tutélaires traversent les deux livres. Brigantinas s’ouvre sur les vers de Romano Ruju : « C’était mon fils. Hier, j’ai appris sa lutte et sa solitude. » Les aquarelles d’Eduardo Malé, les poèmes d’Alda do Espírito Santo et l’essai de Damarice Amao, « São Tomé-et-Príncipe, the impossible postcard », composent dans Tragédia une polyphonie analogue. De la révolte antimilitariste de Pratobello en 1969 contre l’OTAN à la révolte du lait de 2019, des insurrections sardes aux résistances quotidiennes du théâtre santoméen, les deux ouvrages tressent en une seule lignée les désobéissances passées et présentes de ces archipels.

Les Tchiloli Feminino de la troupe de Cachoeira, district de Cachoeira. Premier groupe de Tchiloli exclusivement féminin, fondé par Andreia Santos, il réunit 30 comédiennes issues de milieux divers : agricultrices, étudiantes et enfants. Série Tragédia 2025. © Nicola Lo Calzo


L’expérience queer irrigue souterrainement l’ensemble de l’œuvre. A partir de sa propre expérience, Nicola Lo Calzo développe une réflexion sur les identités et les corps non conformes. Brigandes criminalisées, esclaves insurgés, activistes contemporaines partagent l’expérience de corps assignés, surveillés, réduits. Cette attention portée aux marges trouve son prolongement dans les choix techniques du photographe.

Le moyen format Zenza Bronica 6×6 accompagne le temps long du portrait ; le numérique assure la réactivité des actions ; le polaroïd ancre l’instant dans sa matérialité fragile. « L’usage combiné de l’argentique, du numérique et du polaroïd répond à la fois à des nécessités logistiques et à des choix esthétiques », explique Nicola Lo Calzo. « Cette pluralité d’outils me permet de faire coexister différentes temporalités et régimes d’images au sein d’un même projet et d’inscrire mon travail dans une perspective archipelique, à l’instar de la pensée d’Edouard Glissant ».

La graphiste et directrice artistique du projet, Giulia Boccarossa, a traduit cette vision dans la mise en page de Brigantinas, où archives criminelles, costumes ethnographiques et portraits militants dialoguent sans hiérarchie.

Les groupes folkloriques se sont rassemblés dans la cour de l’Institut Salésien Don Bosco avant le début du défilé, Fête de Sant’Efisio, Cagliari. Série Brigantinas 2025. © Nicola Lo Calzo
Dans la cour de l’Institut Salésien Don Bosco, Fête de Sant’Efisio, Cagliari. Série Brigantinas 2025. © Nicola Lo Calzo


Les gestes invisibles


Si le corps est au centre de son travail, ce qui intéresse le plus Nicola Lo Calzo, ce sont « les moments liminaux où le corps se prépare, s’entraîne, se soigne, s’habille ». Le photographe ne traque pas l’extase de la performance mais ce qui la précède et la rend possible. « Ce sont ces moments de care qui permettent de saisir la complicité et toute la dimension sociale de ces pratiques », précise-t-il.

Dans ces situations, le corps en mouvement apparaît souvent figé, saisi au flash et hiératique, comme si l’image cherchait à arrêter l’énergie de la performance pour en révéler des détails autrement invisibles. « Je ne cherche donc pas à capter seulement l’intensité de la transe, mais plutôt les gestes invisibles qui rendent possible la performance et qui révèlent la communauté qui la soutient. »

L’artiste se définit comme « un photographe qui fait de la recherche », où « l’intérêt principal porte sur la photographie en tant que langage à part entière », la frontière entre performance et documentation reste poreuse. « Comment évoquer cette mémoire sans faire de mise en scène ? », s’interroge-t-il. La question, jamais close, fonde une éthique du temps long. « C’est un projet qui ne peut pas se faire si on ne se remet pas en cause, c’est fondamental. »

Accident de cheval sur le chemin de pèlerinage vers le sanctuaire de San Francesco di Lula. Série Brigantinas 2025. © Nicola Lo Calzo


L’autocritique, chez lui, n’est pas une posture mais la condition première : les communautés partagent leur mémoire, leur souffrance, la beauté de ce qu’elles ont engendré. Il faut être à la hauteur de ce don. « L’éthique, que je définis comme la construction d’un espace relationnel, affectif et responsable avec les personnes photographiées et avec les acteurs et actrices du terrain oriente et façonne mes choix esthétiques, ma vision et, en dernier lieu, les images elles-mêmes », explique-t-il à Blind.

En restituant aux communautés santoméennes et sardes la maîtrise d’un récit longtemps confisqué, Nicola Lo Calzo ne se contente pas d’informer ou de créer du beau. Sa photographie devient un espace de réparation.

Simé, pêcheur et capitaine de Tragédia Danço Congo Masculino Vera Cruz. Série Tragédia 2025. © Nicola Lo Calzo
Dans l’acte de la Tragédia, la mère de la victime Baudouin/Valdevinos et Sybil, sa veuve, viennent implorer l’empereur et réclamer justice. Série Tragédia 2025. © Nicola Lo Calzo

Tragedia de Nicola Lo Calzo est publié aux éditions de L’Artiere et disponible au prix de 60 €.

Brigantinas de Nicola Lo Calzo est publié aux éditions de L’Artiere et disponible au prix de 40 €.

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