Blind Magazine : photography at first sight

Portrait dystopique de San Francisco au tournant du millénaire

Dans The Golden City Mimi Plumb capture les angoisses d’un monde qui, sur le littoral ouest du pays, échappe à tout contrôle.
Mimi Plumb
« The Golden City » 15 © Mimi Plumb

A l’aube des années 1970, alors qu’à Haight Ashbury la contre-culture bat son plein, à moins de 30 km de sa maison dans une banlieue californienne, située dans les terres arides à l’ombre du Mont Diablo, la photographe Mimi Plumb est fascinée par la scène psychédélique hippie. « Ce phénomène, ainsi que les mouvements pacifistes et pour les droits civiques, offraient un fort contraste avec la fadeur et l’uniformité de la vie dans la banlieue de Walnut Creek, et m’interpellaient », explique Mimi Plumb, qui vient de recevoir une bourse de la Fondation Guggenheim.

À 14 ans, elle décide de fuguer et saute dans un bus Greyhound pour San Francisco. « Je suis allée à North Beach, un lieu romantique et poétique », raconte-t-elle. « J’y suis restée trois jours. Je me sentais très jeune et novice de la grande ville. Je me souviens m’être retrouvée dans l’appartement d’un type alors que la chanson ‘Blackbird’ sur l’Album Blanc des Beatles résonnait dans la nuit. »

Pendant sa première année de lycée, Plumb tombe amoureuse de la photographie, fan de la liberté qu’elle lui offre de s’ouvrir au monde. Elle a trouvé sa voie, et son appareil photo sera le vecteur de son histoire personnelle. 

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« The Golden City » 12 © Mimi Plumb
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« The Golden City » 10 © Mimi Plumb

Les portes de l’Ouest

En 1971, Mimi Plumb, 17 ans, file à San Francisco pour étudier la photographie au San Francisco Art Institute (SFAI). « Des centaines d’autres jeunes étaient à l’école, et l’énergie était palpable », se souvient-elle. « Le SFAI est situé sur une colline au-dessus de North Beach ; les lumières de la ville et la baie de San Francisco s’illuminaient la nuit. C’était un cadre romantique et onirique. Et le lieu de fêtes mémorables et de discussions sérieuses sur comment changer le monde. »

Tout en étudiant avec John Collier Jr, un protégé de la photographe Dorothea Lange, Plumb se lance dans deux projets, The White Sky et The Farmworkers, qui lui permettent d’explorer le mythe du rêve américain. En même temps, elle descend dans les rues de San Francisco pour relater ses expériences dans sa ville d’adoption. À cette époque, l’idéalisme des années 1960 commence à se dissoudre. « Haight Ashbury, le quartier au cœur de la contre-culture n’était plus que la relique d’une époque révolue, le rêve d’un esprit communautaire perdu dans le sillage de Charles Manson, de Jim Jones et des Hare Krishnas », se souvient-elle.

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« The Golden City » 5 © Mimi Plumb
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« The Golden City » 4 © Mimi Plumb

Après avoir obtenu son BFA (Bachelor of Fine Arts) de la SFAI en 1976, Plumb se marie et déménage à Sacramento, où elle travaille comme secrétaire du directeur exécutif de l’État : « Je lui ai proposé de m’engager comme photographe pour documenter les projets de logement et de développement communautaire. » Puis, pendant trois ans elle photographie les projets de logement pour les ouvriers agricoles et les Amérindiens. 

« Bien que je sois convaincue de l’importance du travail accompli par l’administration, cela ne semblait jamais suffisant. Les obstacles bureaucratiques à la concrétisation des projets ont contribué à me radicaliser. Avec mon impatience chronique, j’ai décidé de passer à autre chose, de retourner à San Francisco en 1980 », raconte-t-elle.

Revolution Rock

Mimi Plumb s’installe ensuite dans le légendaire Mission District de San Francisco, à la périphérie de la ville où les loyers sont abordables. Dans les années 1980, le quartier majoritairement latino accueille les artistes et les radicaux de tous bords. Des clubs et des galeries bordent Valencia Street. Dans le quartier de Plumb, il y a un centre commercial qui vend des t-shirts et des zines punk. Là se trouve aussi un immeuble, le Gartland Pit, théâtre d’un incendie qui tue 25 résidents en 1975 – où un collectif de jeunes artistes connu sous le nom de Urban Rats fait de l’agit-prop.

Tandis que la musique rebelle des Dead Kennedys, des Clash, de Crass et du Gang of Four flotte dans l’air, des collectifs d’artistes d’avant-garde comme les Survival Research Laboratories (SRL) de Mark Pauline organisent des performances dans des terrains vagues, et utilisent de gros projectiles et des explosions, détournant les matériels et techniques militaires de la guerre.  

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« The Golden City » 8 © Mimi Plumb
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« The Golden City » 9 © Mimi Plumb

Pendant une brève période au début des années 1980, Plumb rejoint un collectif qui colle des affiches politiques dans le district de Mission et l’East Bay – pour revenir ensuite à son véritable amour, la photographie. Inspirée par le film Koyaanisqatsi : Life Out of Balance, Mimi Plumb entreprend d’immortaliser ce qu’elle décrit comme « les cicatrices et les déchets créés par l’homme dans les quartiers de la ville et le paysage occidental ».

Dans son nouveau livre, The Golden City, Plumb jette un regard sur le courant dystopique sous-jacent de San Francisco, qui commence en 1984 et se poursuit jusqu’au tournant du millénaire. « Pour moi, les années 1980 ont résumé les angoisses d’un monde en crise », dit-elle. « Le réchauffement climatique, les guerres civiles au Moyen-Orient et en Amérique centrale, et l’élection d’un ancien acteur de cinéma à la présidence des États-Unis, tout cela a contribué à un sentiment de ‘no future’. »

La Cité des morts

En 1984, Mimi Plumb, 32 ans, retourne au San Francisco Art Institute pour y poursuivre ses études supérieures. Travaillant en étroite collaboration avec son professeur et mentor Larry Sultan, elle souhaite photographier la manière dont est vécue cette période. « Mes photos des années 1980 sont nées de ce désir de visualiser le désespoir et la désillusion que je ressentais – l’expression d’un monde sens dessus dessous. »

Au cours des six années suivantes, elle ajoute des clichés d’amis et d’inconnus dans ce qu’elle décrit comme des « poses étranges et inquiétantes », afin de traduire le malaise et l’anxiété qui planait sur son monde. « L’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986 a renforcé mon désir de photographier l’environnement », explique-t-elle.

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« The Golden City » 3 © Mimi Plumb

Mimi Plumb se rend également à Warm Water Cove, alias Tire Beach, une ancienne décharge d’eaux usées le long de la Baie, véritable cimetière de pneus et de voitures abandonnées. Lorsque la cheminée d’une centrale électrique provoque un incendie le long de la 25th Street Pier, Plumb voit des avions survoler la décharge. En regardant San Francisco au loin, elle songe : « Les minuscules bâtiments du centre-ville à l’horizon m’ont rappelé Oz. »

Bien que de nombreux quartiers photographiés par Plumb dans les années 1980 aient été reconstruits, la cité qui fut le berceau d’une culture radicale s’est lentement transformée en terrain de jeu néolibéral des idolâtres des nouvelles technologies. « La ville est devenue inabordable », dit-elle. « Le contrôle des loyers a permis à certains artistes de rester dans le district de Mission, mais le nombre des sans-logis continue de croître de manière exponentielle, révélant un gouffre profond entre riches et pauvres. Aujourd’hui je n’ai pas les moyens d’y vivre ; ce n’est plus un quartier pour les jeunes artistes. »

The Golden City est publié par Stanley/Barker, 45 £.

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«The Golden City» 6 © Mimi Plumb
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«The Golden City» 7 © Mimi Plumb

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