Blind Magazine : photography at first sight

Rick Castro, le « roi du fétichisme » 

A l’occasion de la réédition de son livre révolutionnaire 13 Years of Bondage, Rick Castro revient sur son parcours de photographe hors normes.

Né dans les années 1960, dans une banlieue californienne, le jeune Rick Castro fréquentait souvent la librairie d’occasion de sa tante. Et si les magazines tels que Vogue, National Geographic et Look étaient bien en évidence sur les tables, les revues érotiques ou culturistes plus osées étaient cachées sous le comptoir, dans des sacs en papier brun où elles avaient été livrées.

Castro se souvient de la clientèle qui demandait à voir ces magazines. « C’était des types dans leur traditionnel trench coat. Ma tante les regardait avec dédain, sortait un magazine et observait le client du coin de l’œil, tandis qu’il lisait chaque article. J’avais neuf ans et je trouvais ça ridicule. Si elle désapprouvait ces magazines, pourquoi en vendait-elle ? Mais ma mère faisait encore pire. Elle se tenait là, derrière le comptoir, regardant fixement le client, et lui montrait le magazine à contrecœur, puis le reprenait et le remettait dans le sac. Le client disait : ‘Je vais peut-être l’acheter’ elle mettait le magazine de côté sans un mot. Tout le monde se sentait mal à l’aise. »

Cuffs 1990 © Rick Castro
Cuffs 1990 © Rick Castro

Mais il n’en va pas de même avec le livre Candy, que sa tante place en vitrine, à sa parution, pour assurer sa promotion. Le roman porno scandaleux de 1958, interdit à sa sortie, était devenu un classique de la contre-culture en seulement 10 ans. Certains diront que même cochonne, la littérature est respectable, tandis que la photographie reste le fait des pervers. Inutile de dire que Castro hausse les épaules à ces fausses hiérarchies.

Puis, en 1971, l’incontournable film Orange Mécanique de Kubrick sort en salle, et le roman dystopique d’Anthony Burgess, écrit en 1962, se popularise parmi les lecteurs de la nouvelle génération, leur faisant découvrir, de manière hyper-stylisée, le sadisme et la sociopathie des délinquants juvéniles et de l’État lui-même. Castro en prend un exemplaire, et se trouve curieusement attiré par l’ultra-violence décrite dans les pages. Mais il lui faudra un certain temps pour en comprendre le sens.

Solid Backbone 2002 © Rick Castro
Solid Backbone 2002 © Rick Castro

Hollywood ou rien

À 17 ans, durant l’été 1976, la mère de Rick Castro trouve une lettre compromettante en fouillant dans ses affaires, et il décide de prendre le large : « Cela a fait toute une histoire, c’était vraiment pénible, énervant », se souvient Castro. « Nous avons eu une grosse dispute à propos de ça, et j’ai dit : ‘Bon, je déménage quand même.’ J’ai chargé mes affaires dans ma Cougar 1967 et je suis parti à Hollywood. »

Mais au milieu des années 70, l’éclat de Tinseltown – surnom d’Hollywood – s’est terni. Avec l’effondrement de l’économie, le quartier touristique, autrefois animé, est devenu le quartier des prostituées, des arnaqueurs, des revendeurs et des sans-abri. Mais Castro s’en moque. Il trouve un travail de vendeur à Century City, un quartier de Los Angeles, et un logement pour seulement 100 $ par mois, où il vit avec son ami de lycée. L’appartement se trouve dans la même rue que le Yukon Mining Compan, le seul café LGBTQ ouvert 24 heures sur 24 à des kilomètres à la ronde. Dix ans plus tard, dans ce lieu emblématique de Los Angeles, le destin voudra que Castro et le réalisateur canadien Bruce LaBruce tournent des scènes du film LGBTQ culte de 1996, Hustler White, qui met en vedette Tony Ward, le modèle préféré de Castro.

Tony Ward as Biker Babe 1995 © Rick Castro
Tony Ward as Biker Babe 1995 © Rick Castro

« Quand je suis arrivé à Hollywood, c’était les années du disco, des poppers, des trucs comme ça », raconte-t-il. « Ensuite, ça a été le punk. Il y avait un bar incroyable appelé le One Way on Hoover, à Silverlake, un bar cuir post punk, avec la meilleure musique, des boissons fortes, et vous étiez assuré de vous faire sucer. C’est là que j’ai rencontré le réalisateur et homme d’affaires Durk Dehner de la Tom of Finland Foundation, à la fin des années 1980. »

À cette époque, Castro se découvre un goût pour le fétichisme et le sadomasochisme, à la fois dans sa vie et dans son art. Il invite Dehner à sa première exposition de photographies, à la librairie alternative Different Light, dans le quartier de Silverlake. Dehner arrive en moto, achète des tirages (c’est la première vente de Castro) et propose de publier le travail du photographe. En 1990, ils travaillent en collaboration à la publication du livre Castro, et en 1995, participent à l’organisation de la première foire d’art Tom of Finland Art Festival (qui aura lieu, cette année, les 8 et 9 octobre à Londres).

Herb Ritts et l’heure dorée

Avant de se lancer, en 1986, dans une carrière de photographe, Rick Castro débute comme styliste (1980-1981), habillant les modèles du photographe de mode Herb Ritts. Celui-ci était devenu célèbre grâce aux photographies de son colocataire, Richard Gere, le jeune acteur que l’on avait pu voir dans le film érotique American Gigolo. Castro et Ritts collaborent pour la première fois en réalisant un éditorial pour les magazines ultra-chic Lei et Per Lui, qui met en scène des footballeurs et pom-pom girls photographiés au lycée de la ville californienne de Burbank. 

Cette collaboration dure tout au long des années 80, Castro apportant au travail somptueux de Ritts, le dynamisme de son esprit avant-gardiste. « J’ai introduit, de ma propre initiative, autant de fétichisme que possible. Des bottes noires de chauffeur, des harnais, un maximum de cuir, mais c’était un vrai problème d’habiller des gars en jeans noirs, on en faisait toute une histoire à l’époque, on disait : ‘C’est trop noir ! Trop austère !’»

Christian Dior Homme 2002 © Rick Castro
Christian Dior Homme 2002 © Rick Castro

En 1986, lorsque Castro commence sa carrière de photographe, il reprend l’idée de Ritts de l’éclairage ambiant et l’intègre à son travail. « Son éclairage était tout simplement magnifique, donc tout ce qu’il a photographié, aussi sauvage soit-il, avait l’air classique », explique l’autodidacte Castro, qui donne ce même panache aux scènes où les hommes portent des masques de bondage, des cordes et autres accessoires BDSM. « Ce qui compte, c’est l’heure dorée, que ce soit à l’aube ou au crépuscule, quand le soleil frappe en oblique. Ca avantage n’importe qui. »

Il se trouve que Tony Ward, le premier modèle de Castro, fait la une des journaux, en 1990, après sa performance dans le clip révolutionnaire de la chanson de Madonna Justify My Love, réalisé par le photographe de mode Jean-Baptiste Mondino. Grâce à Madonna, le BDSM sort de l’ombre et commence à se populariser à travers la mode, la musique et la culture populaire – jetant les bases du succès planétaire du roman 50 Shades of Grey, vingt ans plus tard.

Glamour et élégance

Tout au long de sa carrière de styliste, Rick Castro a travaillé avec des photographes de premier plan, dont Mario Testino et Annie Leibowitz, mais c’est principalement Herb Ritts, George Hurrell et Joel-Peter Witkin qui l’ont inspiré. C’est dans les années 1980 que Castro rencontre Hurrell, lorsque le célèbre portraitiste hollywoodien réapparaît, à la faveur d’une vague de photographie post-glamour inspirée de Helmut Newton et Guy Bourdin.

« Tout le monde pensait qu’il était mort », se souvient Castro. Mais le photographe américain était bien vivant, et il avait gardé la même maîtrise. « Hurrell était très formel et poli, nous ne bavardions pas. Il nous laissait faire ce que nous avions à faire. Il n’était même pas dans la pièce. J’étais en train de peaufiner une tenue, de jouer un peu avec le décor, et alors il entrait et demandait : ‘Êtes-vous prêt ?’ Il éclairait la scène au tungstène – l’une de ces lampes Klieg géantes, montées sur roues – étudiait l’éclairage, la pose, et quand c’était parfait, il prenait la photo avec un appareil grand format. »

I Give Good Foot 1991 © Rick Castro
I Give Good Foot 1991 © Rick Castro

A Hurrell, Castro emprunte ce vif éclairage au tungstène. « Je n’ai jamais utilisé un autre matériel pour réaliser des images. Ma photographie n’est pas technique. Je n’ai que trois ou quatre appareils. Joel-Peter Witkin m’a acheté mon premier appareil photo, dans les années 80, et je l’ai toujours », raconte Castro, qui compte Witkin dans les trois photographes qui l’ont influencé. « J’ai fait connaître à Joel-Peter Witkin la personne appelée Goddess Bunny, et nous avons mis en scène Leda et le cygne. Il lui a fallu au moins huit mois pour la prise de vue, et il m’envoyait des coupures de magazines et des croquis de ce qu’il voulait par la poste. De Joel, j’ai appris à réaliser des tableaux et à obtenir des poses classiques. »

S’inspirant de l’heure dorée de Ritts, du drame hollywoodien de Hurrell et des reconstitutions historiques de Witkin, Castro inscrit la photographie fétichiste dans la sphère des beaux-arts. Nulle préciosité, malgré tout, dans son travail : il reste brut, en prise sur le réel, sans retouche de détails dans l’image, tels que la saleté du sol ou les murs fissurés. « Je ne veux pas rendre parfait quoi que ce soit. Il me faut les choses telles qu’elles sont, et le résultat s’apparente beaucoup à un documentaire dramatique. »

« Je reviens à mes racines punk rock »

Bien qu’il soit devenu le premier photographe fétichiste au monde, Rick Castro a longtemps souffert de la censure de la part de ceux qui assimilent son travail à de la pornographie. Comme les photographes Bob Mizer, Mel Roberts et Jim French avant lui, Castro est confronté à la stigmatisation de la représentation du nu masculin, qui a longtemps été considérée comme obscène et traitée comme un acte criminel jusque dans les années 1970.

Scarface Hustler 1993 © Rick Castro
Scarface Hustler 1993 © Rick Castro

En 2004, Castro a publié en triomphe son deuxième livre 13 Years of Bondage: The Photography of Rick Castro. Mais au cours des décennies qui ont suivi, une culture de la prévention a pris racine, et Google a mis en garde l’internaute contre un contenu potentiellement pédophile du livre. Après des années de lutte à clamer son innocence, Castro, seul dans son face à face avec une grande multinationale, a finalement obtenu de faire retirer cette accusation de crime fédéral.

Mais Castro ne se laisse pas décourager et a décidé de rééditer lui-même ce livre phare. Bien que le paysage de la culture pop et des beaux-arts ait changé en 36 ans, Castro est, comme à l’heure de ses débuts, écarté des plateformes que les artistes indépendants utilisent pour promouvoir leur travail. Mais bien que ses comptes aient été verrouillés ou désactivés par Facebook et Instagram, Castro refuse d’être réduit au silence.

« De mon point de vue, les réseaux sociaux sont corporatifs et corrompus. Je ne pourrai jamais attaquer Zuckerberg et les gens de cet acabit, qui sont étroitement, à mon avis, liés au monde de Trump et à l’hypocrisie de la droite religieuse qui essaie de contrôler l’état d’esprit de tout le monde. Je reviens à mes racines punk rock, je me débrouille seul. C’est ce que je faisais quand j’avais 18 ans, et je m’y remets à 64 ans, parce que c’est ce qui marche. »

Rick Castro: 13 Years of Bondage – exemplaire signé – est disponible exclusivement via l’artiste à l’adresse : [email protected] Rick Castro exposera son travail au Tom of Finland Art Festival au Second Home Spitalfields à Londres, les 8 et 9 octobre 2022.

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