Bamako-Coura, « le Nouveau Bamako », au début des années 1930. Dans l’atelier de menuiserie familial, un gamin d’une dizaine d’années assemble des meubles, sans imaginer qu’il deviendra l’un des plus grands photographes africains. Seydou Keïta est né vers 1921 dans une famille malinké solidement ancrée dans ce quartier où le fleuve Niger s’approche de la vieille ville coloniale. Son père Bâ Tièkòró et son oncle Tièmòkò sont charpentiers. Seydou ne va pas à l’école. À 10 ans, il fabrique des meubles seul, et se distingue si bien qu’il remportera un jour le concours d’ingénierie du 14 juillet organisé par l’administration coloniale. Il deviendra même, selon sa famille, l’un des meilleurs menuisiers de la ville.
En 1935, l’oncle Tièmòkò revient d’un pèlerinage annuel au Sénégal, où les Keïta ont un rameau de la famille. Dans ses bagages : un Kodak Brownie allemand, offert en cadeau d’au revoir. Il le donne à Seydou. Le gamin de 14 ans en est fasciné. Il commence à photographier ses proches, ses voisins, puis le quartier entier. Il apprend le développement grâce à Pierre Garnier, fils d’un marchand français qui parle bambara et malinké, et se perfectionne auprès de Mountaga Dembélé, le premier photographe professionnel du Mali. En 1948, Dembélé lui confère une reconnaissance qui décidera de tout : il lui prête sa chambre noire.
Keïta ouvre son propre studio cette année-là, devant la maison familiale, face à la prison centrale. Il pose une simple toile de fond. Il affiche sur les murs des échantillons de son travail. Sa pratique est d’une économie absolue : pour des raisons financières, il ne prend qu’un seul cliché par séance. Ce n’est pas une contrainte mais une maîtrise. « La technique de la photographie est simple », dira-t-il plus tard, « mais ce qui faisait vraiment la différence, c’est que je savais toujours trouver la bonne position. Je n’avais jamais tort. La tête légèrement tournée, un visage sérieux, la position des mains … J’étais capable de faire quelqu’un paraître vraiment bien ». Les clients ne paient pas à crédit. Pas de remboursements non plus. Ils repartent avec au minimum trois tirages.
Le studio devient rapidement un haut lieu de la vie bamakoise. On y croise des villageois venus de loin, des voyageurs passant par le chemin de fer Dakar-Niger, des notables en grand boubou, des jeunes zazous en costume à larges revers. Seydou Keïta propose des accessoires : montre, stylo, radio, fleurs en plastique, vêpres et même, ultérieurement, sa propre Vespa — l’une des premières du quartier. Un client se présente un soir tard avec une torche électrique. Il veut être photographié avec : « Cette torche est à la mode en ce moment, et je veux que ma famille sache que je l’ai ici au Mali ! En plus, je me suis aspergé de beaucoup de parfum ! » C’est l’ordinaire du studio. On vient chez Keïta pour exister. Pour se montrer moderne, Bamakois, et libre.
Le photographe travaille essentiellement à la lumière naturelle — dans la cour de la maison, sous l’éclat pur du Sahél. Pour l’artificielle, il dispose de trois lampes, ce qui, selon une de ses clientes octogénaires, Madame Souncko Fofana, « nous émerveillait, surtout qu’il n’y avait pas d’électricité ici, sauf chez le Gouverneur et au cinéma ». Les portraits des femmes sont un sommet. Keïta les photographie en tenue de cérémonie, couvertes de bijoux en or, drapées dans des tissus tissés main ou en bazin. Les deux femmes sénégalaises qui habitaient le quartier des Wolofs, raconte son frère Abdoulaye, « avaient l’habitude d’embêter Keïta tous les jours pour être photographiées ».
La réputation du studio dépasse rapidement les frontières du Mali. En Afrique de l’Ouest, les familles qui ont de l’ambition envoient leurs enfants se faire photographier à Bamako. Chaque tirage porte le tampon « Photo SEYDOU KEÏTA » : un label, une garantie d’excellence. Keïta développe un style immédiatement reconnaissable — toiles de fond aux motifs géométriques, lumières rasantes qui sculptent les peaux et les étoffes, poses co-construites avec les sujets. Il sait sculpter une silhouette, anticiper un désir.
En 1962, tout s’arrête. La République socialiste du Mali indépendant, sous la présidence de Modibo Keïta, réquisitionne le photographe. Il est contraint de fermer son studio pour devenir photographe officiel du gouvernement : cérémonies d’État, portraits officiels, mais aussi travaux forensiques pour des régimes de plus en plus répressifs. Il endure. Après le coup d’État militaire de 1968, il finit par obtenir sa retraite. Il rentre chez lui. Il ouvre la chambre noire. « Je ne pouvais pas y croire. Tout l’équipement, les appareils, les trépieds, tout, sauf l’agrandisseur et les trois projecteurs — trop lourds — avait été volé », se souviendra-t-il. Il se reconvertit dans la réparation d’appareils photos et de voitures. Les négatifs, eux, sont là. Soigneusement rangés dans des boîtes étiquetées : hommes en pied, femmes en pied, bustes, groupes. Classifiés avec une rigueur de menuisier.
En mai 1991, une exposition new-yorkaise révèle au monde occidental un couple élégant devant une tenture arabesque. La photo est attribuée à un « photographe inconnu, Bamako, Mali ». La commissaire Susan Vogel a acheté le négatif lors d’un voyage de recherche en 1975. Le collectionneur Jean Pigozzi et son commissaire André Magnin sont troublés. Ils prennent l’avion pour Bamako. Grâce au photographe Malick Sidibé, ils identifient l’auteur des images. Magnin découvre les boîtes de négatifs — des milliers — conservés dans un ordre parfait. Il en sélectionne une partie pour la collection Pigozzi.
En 1994, la Fondation Cartier présente la première rétrospective de Seydou Keïta. Pour la première fois, le photographe voit ses images imprimées en grand format. Sa réaction dit tout : « Vous ne pouvez pas imaginer ce que c’était pour moi la première fois que j’ai vu des tirages de mes négatifs en grand format, sans tâches, propres et parfaits. Je savais alors que mon travail était vraiment, vraiment bon. Les personnes de mes photos semblent si vivantes, presque comme si elles se tenaient devant moi ». L’exposition fait l’effet d’une bombe. La presse mondiale s’empare du phénomène. Keïta devient la référence de la photographie de studio africaine du 20e siècle, pair reconnu d’Irving Penn, d’August Sander et de Richard Avedon.
Cette gloire tardive n’est pas sans ombres. Seydou Keïta se plaint d’avoir été exploité par des galeries européennes qui touchaient des sommes considérables en revendant ses œuvres, lui laissant une infime part. Howard W. French, grand reporter au New York Times, le rencontre à Bamako en 1997. Il le trouve d’abord méfiant — Keïta le prend pour un homme d’affaires. Dès que French précise ses intentions, le photographe s’ouvre. Il déroule sa vie, longue et accidentée. Seydou Keita meurt en 2001 à Paris, sans avoir jamais vraiment résolu la question de la reconnaissance de ses droits.
C’est cette vie que la commissaire Catherine E. McKinley a décidé de raconter sous un jour nouveau, après des années d’enquête et de nombreux entretiens avec la famille de Keïta. L’exposition « Seydou Keïta : A Tactile Lens », à voir au Brooklyn Museum jusqu’au 17 mai, présente plus de 280 œuvres, dont des négatifs jamais publiés prêtés par la famille, ainsi que des textiles, bijoux et objets personnels visibles dans ses portraits. Pour la première fois, certaines images sont projetées sur lightboxes. Il s’agit de la plus grande présentation jamais organisée en Amérique du Nord. « Il avait une extraordinaire capacité d’artiste à rendre le tactile », explique la curatrice. « On peut visuellement ‘sentir sous les doigts’ la texture de la vie de ses sujets, et les comprendre bien au-delà de leur rapport à la photographie de studio. »
« Seydou Keïta : A Tactile Lens », est à voir jusqu’au 17 mai 2026 au Brooklyn Museum, à Brooklyn, New York.