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World Press Photo: 2020 sous le choc des images

World Press Photo: 2020 sous le choc des images

Les résultats de la 64e édition du World Press Photo ont été annoncés le 15 avril 2021. Six nominés étaient en lice pour obtenir le prestigieux sésame de la photo mondiale de l’année. Le lauréat de la World Press Photo of the Year revient à Mads Nissen pour sa photographie d’une embrassade entre une infirmière et une dame âgée en pleine pandémie de Covid, à São Paulo, au Brésil. Retour en images sur une année 2020 marquée par la Covid, le mouvement Black Lives Matter ou encore la guerre au Haut-Karabakh.

La pandémie mondiale a marqué tous les esprits, le mouvement Black Lives Matter a fait bouger les lignes. L’explosion de Beyrouth, la tragédie du Haut-Karabakh, celle des sauterelles d’Afrique de l’Est… Comme chaque année, les tressaillements du monde sont saisis par les photographes, partout sur la planète. Six ont été retenus par le prestigieux concours du World Press Photo pour illustrer cette année 2020, particulièrement intense. Pour la 64e édition, en plus du World Press Photo of the Year, s’ajoutent le World Press Photo Interactive of the Year, le World Press Photo Online Video of the Year et le World Press Photo Story of the Year. Au total, 45 photographes de 28 pays différents ont été retenus. Blind vous raconte les histoires derrière les six clichés sélectionnés pour le prix de la photo de l’année.
 

La première étreinte — Mads Nissen, Danemark, Politiken / Panos Pictures — Lauréat du World Press Photo 2021

Rosa Luzia Lunardi (85 ans) est embrassée par l’infirmière Adriana Silva da Costa Souza,
au foyer de soins Viva Bem, à São Paulo, Brésil, le 5 août. © Mads Nissen

Se serrer dans les bras. S’embrasser. Se toucher. Des gestes simples, quotidiens, témoignant de notre humanité. Voilà plus d’un an qu’ils sont pourtant proscrits. C’est le premier câlin que reçoit Rosa Luzia Lunardi (85 ans) depuis 5 mois. Une étreinte de plastique. Une étreinte quand même. Masque décoré de couronnes dorées, l’infirmière Adriana Silva da Costa Souza de la maison de soins Viva Bem à São Paulo au Brésil sert de toute sa tendresse cette petite femme âgée. Avec ce cliché, le photographe danois Mads Nissen illustre la conséquence la plus tragique de cette pandémie mondiale du Covid-19 en plus des millions de victimes : la solitude de nos aînés, la détresse sociale des plus démunis.

Débat commémoratif d’émancipation — Evelyn Hockstein, États-Unis, pour le Washington Post — Finaliste

Un homme et une femme sont en désaccord sur la suppression du Mémorial de l’émancipation, à Lincoln Park, Washington DC, USA, le 25 juin. © Evelyn Hockstein

Déboulonner les statues pour reprendre la main sur l’histoire. Le combat de la mémoire ronge les Etats-Unis. Il s’est répandu dans le monde. Le mouvement Black Lives Matter (BLM) a levé le poing. Après la mort de George Floyd, les Noirs américains ont investi la rue pour se faire entendre. Pour demander justice. Effacer les souvenirs de l’histoire ? Certains la veulent plus représentative. D’autres y voient une suppression du roman commun. Bataille de la mémoire représentée en une photo. Un homme blanc, masque trop petit pour lui au visage, la main gauche dans la poche, l’autre tendue vers une statue, semble vouloir convaincre une jeune femme noire, main derrière le dos, les yeux tendus vers le ciel. Les mots de l’homme d’un certain âge ne semblent pas l’atteindre. Au milieu, en arrière-plan, cette statue cristallise leur opposition. Celle du Mémorial de l’Émancipation au Lincoln Park de Washington DC. Lincoln tient dans sa main la Proclamation d’Émancipation, le regard tourné vers homme noir, agenouillé à ses pieds. Statue paternaliste et dégradante pour la communauté noire. D’un côté, on demande à la retirer de l’espace public. De l’autre on y voit une suppression de l’histoire. Deux mondes en désaccord qui ne s’écoutent plus. Evelyn Hockstein résume en une photo ces tensions autour de l’histoire des Etats-Unis et du racisme.

Homme blessé après l’explosion du port de Beyrouth — Lorenzo Tugnoli, Italie, Contrasto pour le Washington Post — Finaliste

Un homme blessé se tient près du site d’une explosion massive dans le port de Beyrouth, au Liban, tandis que les pompiers s’efforcent d’éteindre les incendies qui ont ravagé les entrepôts après l’explosion, le 4 août © Lorenzo Tugnoli

Une scène de guerre. Un chaos sombre et déchiqueté. La lumière tombe sur le visage d’un homme qui souffre. Torse-nu. Son dos est lacéré, ensanglanté. Sur son bras gauche, il porte un tatouage de la Passion du Christ. Le 4 août 2020, à 18 heures, Beyrouth est défigurée par l’explosion de plus de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium dans un bâtiment du port de la capitale libanaise. Les images du souffle sont saisissantes. On se souvient de cette mariée, avec sa belle robe blanche, filmée pendant ses photos de cérémonie dans la vieille ville avant d’être brutalement secouée par l’onde de choc. L’explosion a endommagé ou détruit environ 6 000 bâtiments, tué au moins 190 personnes, blessé 6 000 autres et fait jusqu’à 300 000 déplacés. Lorenzo Tugnoli capture dans ce visage martyrisé, le chemin de croix d’une ville et d’un pays déjà mis à genoux par un gouvernement corrompu et par une profonde crise sociale. 

Lutte contre l’invasion acridienne en Afrique de l’Est — Luis Tato, Espagne, pour le Washington Post — Finaliste

Henry Lenayasa, chef de la colonie d’Archers Post, dans le comté de Samburu, au Kenya, tente de faire fuir un essaim massif de criquets ravageant la zone de pâturage, le 24 avril. Des essaims de criquets ont dévasté de vastes étendues de terres, tout comme l’épidémie de coronavirus avait commencé à perturber les moyens de subsistance. © Luis Tato

Tel un fléau biblique, l’Afrique de L’Est bataille depuis des années déjà contre l’invasion de criquets. Henry Lenayasa est chef de la colonie d’Archers Post, dans le comté de Samburu, au Kenya. Luis Tato le prend en photo alors qu’il tente de sauver ses cultures. Casquette sur la tête, masque Covid posé sous le nez, l’homme se débat contre un essaim de criquets. Les jambes étirées et les bras levés, il se prépare au combat. Mais que faire ? Le combat est déloyal. Des milliers d’insectes l’entourent. Un nuage de désolation qui s’étend à perte de vue. Début 2020, le Kenya a connu sa pire invasion de criquets pèlerins en 70 ans. Un seul essaim peut contenir entre 40 et 80 millions de criquets par kilomètre carré. Effrayant. Impuissance totale d’un continent dont les moyens de subsistance avaient déjà été amoindri par la pandémie mondiale.

La transition: Ignat — Oleg Ponomarev, Russie — Finaliste

Ignat, un homme transgenre, est assis avec sa petite amie Maria à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 23 avril 2020. © Oleg Ponomarev

Ignat, est un homme transgenre. Il est assis sur un lit, un rayon de soleil éclaire son visage, sérieux et préoccupé. Il est étreint par sa petite amie Maria. Ils vivent à Saint-Pétersbourg. Oleg Ponomarev raconte avec cette photo le quotidien des personnes transgenre dans une Russie traditionnaliste qui ne leur offre pas de place. Stigmatisé à l’école, Ignat a été insulté, humilié. Si les transgenres peuvent se marier, la route est difficile. Notamment pour accéder à leurs droits économiques, sociaux et culturels, car leur sexe n’est pas légalement reconnu.  

Quitter la maison au Haut-Karabakh — Valery Melnikov, Russie, Spoutnik — Finaliste

Azat Gevorkyan et sa femme Anaik sont photographiés avant de quitter leur domicile de Lachin, le 28 novembre. De nombreux Arméniens ont quitté des régions qui devaient revenir sous le contrôle azerbaïdjanais après la deuxième guerre du Haut-Karabakh. Le district de Lachin était le dernier district (sur trois) abandonné par l’Arménie le 29 novembre. © Valery Melnikov

Il y a des visages qui restent. Qui saisissent. Ceux du fracas de la guerre. Comme celui d’Anaik. Elle se tient debout, le visage grave, les yeux embrumés par la fatigue et les larmes. Elle porte son enfant dans les bras. Azat Gevorkyan, son mari, est assis sur le lit. Le visage emprisonné dans ses mains. Ils doivent quitter leur maison de Lachin, dans le Haut-Karabakh. Les larmes et la détresse d’un peuple. L’Arménie a replongé dans la guerre. Dans la région du Haut-Karabakh, le conflit a repris avec l’Azerbaïdjan, après 30 ans d’accalmie. Faisant renaître le fantôme du passé. Après des  mois de combats, les pires depuis des décennies, l’Azerbaïdjan a repris possession du territoire perdu dans les années 1990, mais la capitale régionale, Stepanakert, a été laissée sous contrôle arménien. Si les combats sont pour l’instant arrêtés, la réconciliation et la paix durable dans cette région relèvent pour l’instant du mirage. 

Par Michaël Naulin

Michaël Naulin est journaliste. Passé par les rédactions de presse régionale et nationale, il est avant tout passionné de photographie et plus particulièrement de photoreportage.

Tous les lauréats, dans toutes les catégories, de la 64e édition du World Press Photo sont à découvrir ici.

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