L’histoire commence il y a trois ans par un cadeau d'un ami. Depuis, le photographe B.A. Van Sise réalise chaque jour une seule photographie de rue. Récit d’une expérience.

© B.A. Van Sise

Parmi les millions d’espèces que l’on dénombre, peu ont une existence aussi brève que celle de l’éphémère. Tout comme nous, cet insecte a besoin de la terre, de l’eau et de l’air, mais il n’en a guère besoin longtemps. Flottant à la surface des rivières, cette petite créature ne dure qu’un jour, le temps d’une seule rotation de la planète autour de son axe. Sans doute en avez-vous vu des milliers – et vraisemblablement, vous ne les avez jamais remarqués.

On peut imaginer que, pour les éphémères, le temps est particulièrement précieux. Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de les questionner – ils viennent rarement à mes soirées. Donc j’ignore s’ils savent que leur séjour sur terre est presque fini aussitôt que commencé. Mais peut-être ont-ils la crainte existentielle de perdre leur temps, en tournant à droite plutôt qu’à gauche.

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C’est ce que je suis, je crois : un éphémère-photographe.

La veille du jour de l’an 2017, mon collègue, le photographe de guerre C.S. Muncy, m’a offert une petite boîte laquée. Elle contenait des films 35mm. Cela faisait quinze ans que j’étais un photographe numérique professionnel, et ce cadeau était une sorte d’attention délicate, destinée à me faire retrouver mes racines. En comptant ces rouleaux dépareillés, j’ai constaté qu’il y avait 372 poses – une pour chaque jour de l’année, si l’on y ajoute quelques erreurs. 

© B.A. Van Sise

Depuis, je réalise une seule et unique photographie argentique par jour, sans la retravailler ni me donner une seconde chance. Et cela, je le ferai aussi longtemps que l’on fabriquera des pellicules, et que je pourrai utiliser un doigt de ma main droite.

Ce défi est, peut-être, plus philosophique que technique. Ne prendre qu’une seule photographie par jour exige que l’on vive pleinement chaque instant, que l’on soit quotidiennement attentif à chaque seconde – et qu’on la savoure, en même temps, l’évalue en se demandant : est-ce le point culminant de ma journée ? Pourrais-je, voudrais-je parier qu’il ne va rien m’arriver de mieux ? Chaque jour, au fond, quelque chose d’important nous arrive, par hasard ou parce que cette chose nous a donné rendez-vous. C’est épuisant, d’une certaine manière : quoiqu’elle fasse un bel effet sur les autocollants placardés à l’arrière des voitures, ou lorsqu’on la prononce en trinquant dans un bar, « vivre chaque instant comme si c’était le dernier » n’est pas une maxime très praticable. Le vivre comme s’il était le premier est plus difficile encore – moins, cependant, que s’il était le seul.

© B.A. Van Sise

 

© B.A. Van Sise

Ainsi vont les petites choses, les éphémères, les instants, tout ce qui, dans notre monde, ne fait que passer.

Chaque image de cette série que j’ai nommée The Infinite Present étire à l’infini le moment présent – comme c’est le cas de toute photographie. Je les expose généralement par paires, elles conversent entre elles, sans titre, sans date. J’ai compris que ces moments qui sont les miens se faisaient écho les uns aux autres, et que certains messages réapparaissaient même si, de mois en mois, d’année en année, leur intensité et leur timbre avaient changé.

© B.A. Van Sise

S’il est vrai que tout photographe est un voleur de temps, il est étrange que ce malfaiteur obéisse à des lois. Et ainsi, si je chéris ce projet, la précieuse angoisse qu’il me procure, les réflexions et défis qu’ils impliquent, en ce que je suis un homme de l’image, je devrais peut-être vivre une vie d’éphémère-poète plutôt que d’éphémère-photographe. Après tout, ma vie et mon travail ont partie liée, avec les poètes et leurs créations. Qui pourrait affirmer que la poésie de l'absence n'est pas aussi importante et vitale que la poésie de la présence ? En définitive, peut-être que l’absence infinie a une valeur aussi considérable que le présent infini.

© B.A. Van Sise

A l’heure où ce projet entame sa quatrième révolution autour du soleil, près de 900 photographies ont déjà vu le jour. Certaines images sont très mauvaises, prises trop tôt ou trop tard, faussées par une erreur de jugement. C’est ainsi. C’est irréversible. Lorsqu’une photographie est prise, elle l’est pour toujours, et bon nombre de mes meilleures images n’ont jamais été réalisées. Je me souviens de cette fois où j’avais déjà pris ma photographie du jour, et où je suis entré cinq minutes trop tard dans une sandwicherie - on y avait improvisé une fête de mariage, je me rappelle le smoking noir, la robe blanche, les beignets de poulet dorés, avec leur accompagnement.

© B.A. Van Sise

Et je garde si bien en mémoire cet autre jour, où j’avais enfreint l’une des règles essentielles de la photographie – ne jamais faire de prise de vue en roulant en voiture -, et deux secondes plus tard, je me suis arrêté au feu rouge à côté d’une berline, dont le propriétaire avait disparu. Ne restait qu’un labrador Retriever assis sur le siège du conducteur, ses pattes sur le volant. Je ne saurai jamais pourquoi, et vous ne verrez jamais ce que j’ai vu. 

Peut-être est-ce bien ainsi. Après tout, comme l’écrit cet éphémère-poète qu’est Mark Twain, certaines des pires choses de ma vie ne se sont pas même produites.

© B.A. Van Sise

Par B.A. Van Sise

B.A. Van Sise est un photographe basé aux États-Unis. Ses images ont été publiées dans le New York Times, chez Getty Images et il est un ambassadeur Nikon aux États-Unis.

Rendez-vous sur son site internet et son compte instagram.

© B.A. Van Sise

 

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