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Expositions annulées, foires reportées, ventes paralysées : face à la situation immobilisant leurs activités, les galeries photo, déjà en difficulté ces dernières années, se retrouvent à envisager l’avenir au jour le jour.


Vue de la galerie Binome à Paris

La situation est inédite. En l’espace de quelques jours et suite au confinement dans plus de 175 pays, une grande majorité des galeries européennes et américaines, qui représentent le gros lot des vendeurs de photographies dans le monde, ont fermé leurs portes. Après les photographes qui, bloqués chez eux, ont vu leurs commandes, expositions, sorties de livres annulées, ce sont leurs plus belles vitrines qui ont dû s’arrêter de vendre leurs images. Un énorme manque à gagner immédiat pour tout le pan artistique de la profession.

« Avant le confinement, nous avons nettoyé toutes les surfaces tous les jours pendant une semaine dès notre arrivée à la galerie, après nous être lavé les mains avec diligence. Aux visiteurs, nous avons fourni des listes des oeuvres exposées et des communiqués de presse qu’ils pouvaient emporter, » raconte la galeriste new-yorkaise Parker Stephenson, qui a appliqué des mesures nécessaires en pensant en premier lieu à la santé des habitués de ses expositions. Et ce, bien avant le blocage de New York instauré par le gouvernement américain le week-end du 21 mars dernier.

Salons annulés

En ce printemps 2020, deux foires majeures devaient avoir lieu : Photo London du 14 au 17 mai, et Paris Photo New York du 2 au 4 avril, première déclinaison du célèbre salon parisien sur la côte est des États-Unis. Outre leur popularité, ces deux événements représentent pour les organisateurs et les galeries participantes une part considérable de leur chiffre d’affaires annuel. « Nous avons dû prendre la décision de reporter Paris Photo New York trois semaines avant que la foire ne se tienne normalement », explique sa directrice Florence Bourgeois. « Ce lancement était très attendu, tant de la part de nos exposants que des institutions locales et de nos collectionneurs. Nous avions 173 galeries et éditeurs déjà sélectionnés et enregistrés, venant de 24 pays. Tous les exposants, appelés individuellement, ont bien entendu compris cette décision qui était inévitable, et nous avons senti une véritable communion dans l’épreuve. »


Paris Photo New York 2020 street

Pour certaines galeries, ces annulations sont même synonymes d’annulations de ventes convenues au préalable. « De toute évidence, cela aura un impact profond et durable sur le commerce et le marché de l'art dans son ensemble », ajoute Parker Stephenson. « Les ventes lors des foires se réalisent de façon immédiate, ou bien par le biais de conversations qui évoluent avec les institutions au fil du temps ou de nouveaux clients qui visitent ensuite la galerie et acquièrent les oeuvres. »

Paris Photo n’a, à ce jour, pas annoncé de nouvelle date officielle de tenue de son édition new-yorkaise en partenariat avec l’AIPAD (Association of International Photography Art Dealers), probablement bloqué par l’organisation en novembre de la classique parisienne. Photo London se déroulera quant à lui à l’automne 2020, comme l’affirme son fondateur Michael Benson. « Économiquement, c'est incroyablement difficile. Cela devrait être une période de fortes rentrées d’argent pour tout le monde, mais il n'y a rien à venir. Nous découvrons comment y faire face au jour le jour et nous étudions les moyens de présenter certains éléments de la foire en ligne. Nous prévoyons aussi d'accélérer le développement sur Internet de notre Académie qui proposera des conférences, des vidéos, un magazine numérique et d'autres activités autour de la photographie. » (Retrouvez ce contenu ici

Pour d’autres galeries, comme la galerie Binome à Paris, d’autres problèmes surgissent : la production d’un certain nombre de pièces uniques pour les futures expositions - qui risquent de ne pas être rentabilisées - et l’incertitude quant au maintien des foires du printemps 2020 : « Si les foires Art Paris Art Fair et Paris Gallery Weekend venaient à être annulées, les frais de participation déjà versés seront des pertes définitives » explique la directrice Valérie Cazin. Des faits qui naturellement demandent de revoir toute l’organisation, de déployer des moyens humains indisponibles pour le moment pour limiter les dommages financiers : « Nous avons mis le personnel de la galerie en chômage partiel à mi-temps pour le moment, car heureusement une partie du travail peut se faire à distance » poursuit-elle. « La galerie a fait un bon premier trimestre. A court terme, le règlement des charges fixes, même sans rentrée d’argent au mois d’avril, est supportable. Mais mon inquiétude est vraiment pour plus tard. Dans quelle santé financière et quel état d’esprit retrouverons-nous nos acheteurs à l’issue de cela ? »


Love, Cape Cod, Massachusetts 1983 © Jane Evelyn ATWOOD, courtesy L. Parker Stephenson Photographs

Production en ligne

On le sait, la vente en ligne de tirages photographiques n’a jamais été l’égal d’une transaction physique, où l’affection pour l’objet fait foi. En témoigne la récente faillite du site d’enchère en ligne américain Paddle8, qui a déposé le bilan le 25 mars dernier. La présence en ligne actuelle des acteurs du monde de la photographie se résume alors à ne pas perdre contact avec les acheteurs, la communauté, la création, ou les autres acteurs.

Depuis le 22 mars, Paris Photo publie sur ses comptes Instagram, Facebook et Twitter deux photographies par jour qui auraient dû être exposées à New York. « Chaque projet de nos 173 exposants new-yorkais est partagé », précise Florence Bourgeois. « Des vidéos sont en cours également, relayant l’actualité new-yorkaise via un artiste et notre commissaire (pour le secteur [RE]Emergence) Antwaun Sargent. » Il est ainsi possible d’y trouver des clichés des photographes Todd Webb, Edward Weston ou encore Joel Sternfeld.

Les galeries en font de même, pour continuer à exister. « Nous publions sur notre site et sur les réseaux sociaux le travail de nos précédentes expositions en 2020, partagerons des vidéos de nos artistes, des photos de leurs chambres noires et de leurs processus », dit Parker Stephenson. « L'art et la créativité sous toutes leurs formes sont un baume incroyable pour ce que nous vivons tous. Partager notre passion le rend d'autant plus précieux. »

Pareil pour Corinne Tapia, fondatrice de la galerie Sous les Etoiles à New York qui « explore le potentiel du online aussi bien en termes de communication que du e-commerce, pour maintenir le contact avec les clients, et encourager la création ».


Vue de la Galerie Miranda à Paris

D’autres proposent déjà des alternatives audacieuses. La galeriste australienne Miranda Salt, connue pour sa vitalité et dont l’espace éponyme situé près de la place de la République à Paris a déjà traversé les monopolisantes grèves parisiennes en hiver, parle de proactivité. « J’ai développé une offre de ventes d’oeuvres en ligne disponible par inscription uniquement, ce qui me permet de proposer des oeuvres à des clients réceptifs sans embêter tout le fichier de la galerie, dont une grande partie a, je crois, d’autres soucis en ce moment. J'y propose des oeuvres aux prix réduits, ou avec des gestes commerciaux faits par exemple sur la livraison ou l’encadrement, sans toucher au prix des oeuvres, car les artistes ont besoin de nous, il ne faut surtout pas brader leur travail. »

Valérie Cazin, directrice de la galerie Binome, livre elle un sentiment plus angoissant. « Il est très prématuré de livrer une analyse sur les conséquences économiques de la crise sur notre structure », dit-elle. « Le marché de l’art étant très lié au dynamisme de l’économie, je crains comme toute la profession un net ralentissement. Je crains des réactions en chaîne, depuis les difficultés rencontrées par nos artistes, nos fournisseurs, nous-même, nos collectionneurs privés et publics. Je crains que cette période de fermeture ne soit que le début d’une crise beaucoup plus longue et profonde. »

L’or noir et blanc

Si chacun est inquiet de cette épidémie mondiale sans précédent, certains craignent pour l’avenir de leur galerie, d’autres restent très positifs et attendent impatiemment de pouvoir retrouver leurs clients. C’est manifestement aussi une période qui amène à prendre du recul et envisager d’autres façons de travailler. Paradoxe de cette crise, le public cloîtré chez soi n’a jamais été autant avide d’informations télévisées, de visualisations de films, de contenus culturels - audience de site internet et abonnements numériques en explosion-, et dispose d’un temps inhabituel pour penser à refaire sa maison. Ou sa collection.

Une période qui paraît propice à comparer la photographie ou l’art de manière plus globale à une matière précieuse. « Les crises financières recentrent historiquement les influenceurs sur les “valeurs refuges” comme la pierre ou l’or », analyse Claude Iverné, photographe lauréat du prix 2015 de la Fondation Henri Cartier-Bresson. « On peut regretter la soumission de l’art aux lois du marché. Peut-on imaginer que la photographie, qui subit désormais ces mêmes règles, bénéficie d’une même valeur refuge ? Invisible, dépossédée de tout spectre dans les enjeux et activités essentiels au pays, c’est l’occasion pour la photographie de prendre une autonomie. » 

Pour tenir la barre, c’est probablement en effet le moment pour les grands collectionneurs et les institutions publiques d'affirmer, en acquérant des oeuvres, leur soutien aux galeries  qui, toute l’année, défendent des artistes et enrichissent le paysage culturel français, se démenant et prenant des risques. Et pour elles, de compter aussi sur la fidélité des collectionneurs. Le galeriste américain Tom Gitterman relate: « J’ai été très ému la semaine dernière par un e-mail que j'ai reçu d'un ami et d'un client cher qui, en réponse au report de Paris Photo New York, a demandé une liste de ce que nous avions prévu d’exposer et nous a acheté une pièce. J'espère que d'autres dont les moyens d'achat ne sont pas sérieusement modifiés continueront également à acheter. »


Born in 1934, 2019 © Klea McKenna, Courtesy Gitterman Gallery

La loyauté, c’est aussi le crédo de Miranda, qui par choix s’est positionnée comme une galerie pointue, locale et parisienne, dont le chiffre d’affaires serait principalement généré par des clients parisiens et non par les foires internationales qui, elle estime, « sont trop risquées pour une petite structure comme la mienne ». « En ces temps difficiles, je compte poursuivre cette stratégie en restant concentrée sur mes clients français et européens. »

La France est un pays où l'État vient particulièrement en aide dans des situations difficiles et plus particulièrement dans cette crise inédite. Un fonds de solidarité a ainsi été créé par l'Etat avec le soutien des régions et de certaines grandes entreprises, à destination de petites entreprises et indépendants qui réalisent moins d'un million d'euros de chiffre d'affaires, dans les secteurs les plus touchés, dont le secteur culturel. Ce fonds est destiné aux acteurs qui subissent une fermeture administrative ou qui verront leur chiffre d'affaires baisser de plus de 70 % en mars 2020 par rapport à mars 2019. Le ministère français de la Culture a annoncé le 18 mars un plan de soutien de 22 millions d'euros au secteur culturel, dont 2 millions d'euros pour les arts plastiques. A également été annoncé que le Centre National des Arts Plastiques (CNAP) allait assouplir les modalités d’attribution de ses aides aux galeries, et que les soutiens attribués pour la participation des galeries aux foires reportées leur resteront acquis.

En attendant l’application de ces aides exceptionnelles, Valérie Cazin de la galerie Binome lance un dernier appel aux collectionneurs : « Ils sont conscients de leur rôle auprès des artistes et dans l’économie de nos espaces. La crise ne devrait pas affecter ces liens de confiance, peut-être même les renforcer. Valeurs, sens et conscience, trois maîtres-mots pour aborder un futur difficile. »


Signals #1, 2019 © Richard Caldicott

 

Par Coline Olsina et Jonas Cuénin

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