Ancien rédacteur en chef à L’Equipe Magazine, aujourd’hui galeriste spécialisé dans la photo de sport, Jean-Denis Walter anime une chronique régulière pour Blind. Aujourd'hui, à l'occasion du match de football OM - PSG, il évoque une série de photos méconnue: « Vélodrome, le douzième homme ».

« Vélodrome, le douzième homme », 1996 - 2006 © Lionel Briot. Tirage disponible ici.

J’étais juré pour le concours Paris Sport Photo au printemps dernier et parmi les membres de cette auguste assemblée, assis à ma gauche, Jonas, directeur éditorial de la publication Blind que vous êtes justement en train de parcourir.

Quand s’est présenté la catégorie « Série » et que Jonas a redécouvert celle du photographe Lionel Briot, « Vélodrome, le douzième homme », il a eu comme un cri du coeur devant l’enthousiasme insuffisant à son goût qu’il sentait autour de lui: « Si c’était un photographe de Magnum vous crieriez au génie ». Pour ma part, je restais stoïque, modéré, parce que je représente Lionel depuis des années notamment pour cette série dont je propose les tirages originaux et il aurait été inconvenant de pousser à la roue pour défendre le travail d’un de mes auteurs. Faut pas pousser mémé dans les orties. Mais je n’ai pas eu besoin, Jonas les avait convaincu et cette série a fini dans le tiercé de tête.

« Vélodrome, le douzième homme », 1996 - 2006 © Lionel Briot. Tirage disponible ici.

En sortant de cette délibération, les yeux rongés par les milliers d’images projetées et alors que nous étions sur le trottoir, je lui avais dit : « Si tu veux, je te raconte toute l’histoire pour Blind ». « Super » , m’a t’il répondu. C’est donc ce que je vais faire. C’est simple en fait son boulot.

« Vélodrome » est un projet sur le foot où l’on ne voit jamais une action, ni même un ballon. C’est une immersion de dix ans dans le public le plus bouillant de France, au stade Vélodrome, la tannière de l’Olympique de Marseille, le club de foot. Le « Vélodrome » a changé de nom depuis quelques temps, mais l’enceinte du Boulevard Michelet avec laquelle le peuple marseillais a un rapport si fort est et restera « le Vélodrome » pour l’éternité.

Lionel Briot est marseillais, mais pas juste de passage ou d’adoption, pas le mec qui passe, qui s’installe, et trouve cette ville sympa, il est marseillais en profondeur, si vous voyez ce que je veux dire. Et après des années de voyage, de petits boulots et une carrière dans la photographie de pub et de mode commencée à Paris, il va y revenir à l’âge de raison. Nous sommes alors à l'aube des années 1990.

« Vélodrome, le douzième homme », 1996 - 2006 © Lionel Briot. Tirage disponible ici.
« Vélodrome, le douzième homme », 1996 - 2006 © Lionel Briot. Tirage disponible ici.

Au début, il monte un studio et fait ni plus ni moins que ce qu’il faisait à Paris, photographier des jolies filles dans des jolies robes. Mais il lui faut faire autre chose, un truc plus près de ce qu’il aime vraiment, le contact avec les gens. Alors qu’il retourne au Vélodrome pour la première fois depuis des années avec des amis, il sent la vibration, l’énergie folle qui se diffuse. Il se dit que ce sera ça son sujet. Que rien ne peut mieux raconter Marseille et sa folie qu’une immersion dans les travées du stade un soir de gros match.

Il démarre timidement, il faut montrer patte blanche, les Ultras n’aiment pas les photographes. Il va les voir dans leur local, expose son projet, les convainc de sa sincérité... Et le match suivant, un des « capo » (leaders des groupes de supporters), se place avec lui tout en bas des tribunes face au public en lui posant le bras sur l’épaule. Une sorte d’adoubement pour lui donner carte blanche et open bar. Il a l’impression que personne n’a fait attention, mais en fait des milliers de paires d’yeux ont enregistré l’information. Lionel pourra bosser.

Mais c’est surtout grâce à sa rencontre avec Patrice de Peretti dit « Depé », fondateur et leader du groupe de supporters « MTP » (Marseille Trop Puissant). Cette grande figure du mouvement Ultra deviendra son ami et lui ouvrira toutes les portes. Nous sommes en 1998 et les 4 années qui vont suivre seront celles où il s’impliquera le plus dans ce projet. Il sera comme happé.

Patrice de Peretti, dit Depé, « Vélodrome, le douzième homme », 1996 - 2006 © Lionel Briot. Tirage disponible ici.
« Vélodrome, le douzième homme », 1996 - 2006 © Lionel Briot. Tirage disponible ici.

Le travail est remarquable. Pour le coup, Lionel a suivi à la lettre le conseil de Robert Cappa, « Si ta photo n’est pas bonne, c’est que tu n’es pas assez près », et aussi et surtout celui de « Depé », qui n’était pas vraiment un conseil, plutôt un mode opératoire. Les capos passent leur match à haranguer leurs fidèles, à les pousser à tout donner. Ils sont donc la plupart du temps face au public et dos au jeu : « Le match je le regarde dans les yeux des miens », lui dit-il. Le sujet de Lionel, c’est exactement ça, il va juste faire pareil. Il nous raconte l’OM par les yeux des fans. On sent la force, on sent la pression, on mesure l’hystérie collective. Si vous écoutez bien en vous plongeant dans les photographies, je gage que vous pourrez entendre le vacarme, les cris, les chants, le bruit des tambours. Le rythme surtout, hérité de l’époque de la Movida marseillaise et des grands rappeurs qui ont grandi dans cette ville.

« Vélodrome, le douzième homme », 1996 - 2006 © Lionel Briot. Tirage disponible ici.
Christophe Dugarry, joueur de l'OM, « Vélodrome, le douzième homme », 1996 - 2006 © Lionel Briot. Tirage disponible ici.

Alors oui, tous les stades sont comme ça me direz vous. Pour en avoir fréquentés pas mal lors de mes années à L’Equipe, je peux vous dire que non. Certains oui, Anfield, La Bombonera, Celtic Park, Bollaert entres autres, vous feront aussi dresser les poils, mais à Marseille il y a en plus ce caractère si particulier. Disons assez chaud. Marseille pardonnera tout aux joueurs à part d’être mauvais, fébriles ou pire pas impliqués. Ils donnent tout et attendent encore plus en retour. Ils peuvent être sans pitié. Certains joueurs ne peuvent pas supporter cette pression et elle les inhibe. D’autres s’en nourrissent et elle génère leur grandeur. Porter le maillot de l’OM peut être un vrai rêve ou un cauchemar. Les images de Lionel vous le font ressentir.

Regardez les images de Lionel et les écouter est un voyage. Celui que le « tout Marseille », du peuple des quartiers nords aux bourgeois du centre, fait le plus souvent possible pour aller chercher sa dose d’adrénaline. Lionel Briot vous prend sur le porte bagage et il vous fait vivre tout ça sans avoir à vous déplacer. Trop fort le mec. Pas besoin d’aimer Marseille, pas besoin non plus d’aimer le foot pour profiter de cette passion communicative. Elle peut être intimidante, parfois, débordante, mais elle vous chope et vous remue jusqu’au plus profond de l’âme. C’est ce que raconte Lionel avec brio.

« Vélodrome, le douzième homme », 1996 - 2006 © Lionel Briot. Tirage disponible ici.

 

Par Jean-Denis Walter

Jean-Denis Walter est un journaliste, ancien directeur de la photographie puis rédacteur en chef de L’Equipe Magazine. Il dirige depuis 2013 la galerie Jean-Denis Walter, la seule au monde  dédiée au thème du sport.

 

Galerie Jean-Denis Walter. 87 Quai de la Marne 94340 Joinville le Pont. Ouverture sur rendez vous, il faut s’annoncer pour être sûr de l’y trouver.

« Vélodrome, le douzième homme », 1996 - 2006 © Lionel Briot. Tirage disponible ici.
« Vélodrome, le douzième homme », 1996 - 2006 © Lionel Briot. Tirage disponible ici.

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