Héritières d’un temps suspendu, leurs images ne cessent d’enrichir l’histoire mondiale de la photographie et nos regards impatients. Souvenirs de quelques rencontres plus ou moins magiques avec ces virtuoses de l’objectif, solistes du noir & blanc ou de la couleur, artistes fidèles à l’argentique ou totalement envoûtées par le numérique. Aujourd’hui : Inge Morath, femme du monde éprise du présent.

Ma mémoire fait du ping-pong qui associe parfois, presque automatiquement, des noms. Ainsi Marilyn Monroe (1926-1962) fait surgir Inge Morath (1923-2002), et réciproquement. J’ai rencontré Inge Morath à la veille de l’an 2000, alors que sa rétrospective en noir & blanc était présentée à la Fnac-Étoile, à Paris. Nous avons naturellement évoqué Marilyn. Et le tournage des Misfits, à Reno (Nevada), un film de John Huston (1961) avec Clark Gable (son dernier rôle), Montgomery Clift (shakespearien), Eli Wallach (le troisième homme), Thelma Ritter (parfaite). D’autres photographes de l’agence Magnum, parmi lesquels Inge Morath en tandem avec Henri Cartier-Bresson, se retrouvèrent à Reno et travaillèrent en exclusivité pour la postérité. 

Dans un français parfait, Inge Morath avait ranimé la flamme romanesque de l’inoubliable héroïne des Misfits, comme si ses planches-contacts étaient encore là, devant nous : « Elle était surprenante car elle bougeait de façon naturelle et sophistiquée, c’était incroyable. Comme la reine d’Angleterre, elle avait une peau transparente. Tantôt, elle était drôle, tantôt si troublée, ça dépendait des jours. J’ai essayé de faire des photos d’elle où elle ne pose pas, comme celle où elle est en train de danser. » Des photographies mythiques, tant par leur beauté mélancolique que par celle qui incarnait, à la fin de sa vie, le symbole d’une féminité soumise au profit hollywoodien. 

Inge Morath était, elle, d’une beauté bergmanienne. Et il n’y avait, dans ses instantanés dans les rues de Reno ou au Mapes Hotel (malheureusement détruit en 2000), aucun désir de traquer la star en coulisses et d’en révéler quelques écarts : Marilyn était Marilyn, qu’elle pose ou non pour la galerie, et Inge Morath n’était pas là, comme ses pairs de l’agence Magnum - dont Eve Arnold, pour enregistrer des potins (ou des popotins). C’est ce qui nous manque aujourd’hui du cinéma, ces reportages classieux, qui, comme les films eux-mêmes, entretiennent les odyssées du septième art.  

Inge Morath n’est pas entrée dans la légende pour cette incursion hollywoodienne. Née en 1923 à Graz (Autriche), elle fut d’abord, dans les années d’après-guerre, traductrice, journaliste, éditrice, avant de choisir définitivement la photographie. « C’était comme un soulagement, une profonde nécessité », a-t-elle précisé, comme si c’était, en plus des sept ou huit langues qu’elle parlait, la seule qui lui permette d’exprimer ce qu’elle avait à exprimer : « J’ai compris que je pouvais donner forme à une pensée »

Aussi à l’aise avec les mots qu’avec les images, Inge Morath – que la guerre de 39-45 avait horrifiée – entra à Magnum en 1953, puis en devint membre à part entière (full member) en 1955 au sein d’une agence qui représentait alors une certaine idée de la liberté – et du genre masculin. Parmi ceux qui l’ont aussi formée, en plus de ses études à Berlin et Londres, elle aimait à citer Ernst Haas et son penchant pour la couleur (« J’ai beaucoup appris avec lui »), Robert Capa (à qui elle avait tenté d’apprendre la valse), Henri Cartier-Bresson, dont elle fut, un temps, l’assistante, y compris en reportage (« Je lui montrais mes contacts, et juste avant de les regarder, il disait toujours : Ne me dis pas que c’était difficile, je ne veux rien savoir ! »). 

C’était « une fille formidable », résumera d’un trait Robert Delpire qui éditera son premier livre, Guerre à la tristesse, en 1955, avec un texte de Dominique Aubier. Un an après sa disparition, à l’automne 2003, Delpire choisira de présenter 75 petits formats à la Fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris. Une moisson d’images qui révélait l’étendue de ses connaissances, comme si aucun des pays traversés, l’Iran, l’Espagne, l’URSS, l’Afrique du Sud, le Mexique, n’avait pu assouvir sa curiosité et sa passion pour les humains, leurs coutumes, leurs rituels, leurs joies. Sa connaissance des langues lui ouvrit bien des portes, ainsi la Roumanie, ce pays magnifique qui vit naître Constantin Brancusi, et qu’elle photographia en 1958, sous le régime communiste. Ou lors de son premier rendez-vous à Manhattan avec le génial Saul Steinberg (1914-1999), épaté par son roumain, lequel l’accueillit « avec un sac en papier sur la tête, juste deux trous pour les yeux et le reste dessiné ». Tous deux réalisèrent « The Mask Series », une série d’une rare modernité, et très drôle, prouvant, une nouvelle fois, que l’amitié artistique n’est pas qu’un fantasme.

C’est sûr, il y a du plaisir à revoir les archives des photographes de cette époque, finalement pas si lointaine, et particulièrement lorsqu’il s’agit d’une femme du monde, attentive aux autres et dont l’écriture fluide est un atout maître. Ses témoignages sur papier mettent à nu les contrées traversées, isolant çà et là des paysages, des hommes et des femmes de la rue, des anonymes de toutes nationalités. Regards échangés, dialogues esquissés, poses acceptées. Pas de photos à la volée avec cette globe-trotteuse éprise du temps présent, qu’elle se trouve face à une famille gitane à Killorglin (Irlande), des ouvrières triant les diamants à Johannesburg (Afrique du Sud), des pêcheurs discutant sur la plage à Mahdia (Tunisie). Cette aisance à être sur le terrain, à comprendre les situations et à savoir où se placer, est visible dans l’ensemble de son travail, y compris les portraits de célébrités (Louise Bourgeois, « pas commode » et son « manteau de cheveux » ; Alexandre Calder, son voisin du Connecticut). Ou ses autoportraits, sans trace de narcissisme ni de prétention : stoïques.

Après avoir épousé en 1962 le dramaturge américain Arthur Miller, ex-mari de Marilyn Monroe croisé sur le tournage des Misfits, Inge Morath voyagera avec lui, en Russie et dans la Chine de Mao. « C’est quelqu’un de juste, m’avait-elle dit, et j’adore quand il me lit ses pièces. Il lit formidablement. Tout écrivain de théâtre est à moitié acteur. » Ensemble, ils feront des livres.

 

Par Brigitte Ollier

Brigitte Ollier est une journaliste basée à Paris. Elle a travaillé durant plus de 30 ans au journal Libération, où elle a créé la rubrique « Photographie », et elle a écrit plusieurs livres sur quelques photographes mémorables.

 

Pour en savoir plus…

Le site d’Inge Morath

Inge Morath, Magnum Legacy, Linda Gordon, Prestel Publishing, 2018.

Le tournage des Misfits, de John Huston

Serge Toubiana, Arthur Miller, The Misfits : chronique d'un tournage par les photographes de Magnum, Serge Toubiana, Arthur Miller, Cahiers du Cinéma, 1999.

Le site d’Arthur Miller

Le site de Saul Steinberg

Inge Morath, femme d'Arthur Miller, chez elle © Getty images / Por Bettmann

Lire aussi : Henri Cartier-Bresson, best regards

 

Article précédent Article suivant