Blind Magazine : photography at first sight
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Les lumières d’Arthur Drooker sur la terre

Durant la pandémie, confinements et quarantaines ont mis les photographes à rude épreuve. Ceux qui ont l’habitude de travailler par monts et par vaux ont dû envisager l’impensable : œuvrer près de chez eux. Il se trouve que je suis l’un de ces photographes. Ma bibliographie peut faire office d’itinéraire. Mon premier livre de photos, American Ruins, m’a conduit dans plus de vingt sites historiques en ruines à travers les États-Unis. Pour celui qui a suivi, Lost Worlds, j’ai visité plus de trente sites antiques de l’hémisphère occidental. Et pour mon ouvrage le plus récent, City Hall, j’ai photographié l’architecture publique de quinze villes américaines. L’épidémie de Covid a reporté indéfiniment ce genre de voyage. Confiné à la maison et dans ses environs, j’ai réfléchi à ce que je pouvais faire. Je n’aurais jamais imaginé que le fait d’être confiné me permettrait de donner une nouvelle direction à mon travail et de réaliser certaines de mes meilleures images.

Marée © Arthur Drooker
Marée © Arthur Drooker
Dernière lumière © Arthur Drooker
Dernière lumière © Arthur Drooker

En mars 2020, alors que le Covid a pratiquement paralysé la vie aux États-Unis, ma famille s’est installé à temps partiel dans notre refuge du week-end, au Sea Ranch, une communauté isolée située à une centaine de kilomètres au nord de San Francisco, sur la côte nord de la Californie. Fondé au milieu des années 1960 par un groupe d’architectes avant-gardistes, The Sea Ranch a acquis une reconnaissance internationale pour sa sensibilité environnementale. Les maisons, fabriquées à partir de matériaux locaux, peintes dans des tons de terre, se fondent dans le paysage, illustrant ainsi la philosophie de la communauté, qui consiste à « vivre légèrement sur la terre ».

En tant que photographe habitué à travailler dans un environnement bâti, je me suis senti comme un étranger au Sea Ranch, à la dérive dans ses prairies et perdu dans ses forêts. En fait, lors de mes premiers week-ends, je n’ai même pas pris la peine d’emporter un appareil photo. Après tout, je suis un citadin ; il n’y avait rien à voir. Des rochers et des arbres ? De l’océan et du sable ? Qu’importe ? Jusqu’à un après-midi de fin novembre. Alors que je me promenais sur un sentier, j’ai été stoppé dans mon élan par les rayons du soleil qui sur un enchevêtrement de branches d’arbres formaient une flaque de lumière au sol. Un spectacle si puissant que le lendemain, je suis retourné au même endroit, à la même heure, appareil photo en main, et j’ai réalisé la photographie intitulée Arbre de lumière.

Walk On Runoff © Arthur Drooker
Walk On Runoff © Arthur Drooker

Ce moment magique a résonné en moi comme jamais auparavant. Le paysage m’avait fait sortir de ma zone de confort et m’avait enjoint de le voir en profondeur. Ainsi est née « Light on the Land », une série d’images prises en parcourant les sentiers de Sea Ranch l’année dernière. Guidé par l’ombre et la lumière, je me suis promené le long des haies, sur les plages et les falaises, à l’écart des sentiers battus. Plus je passais de temps à Sea Ranch, plus sa beauté naturelle me fascinait. Qu’il s’agisse de formations rocheuses sculpturales ciselées par les éléments ou de l’étreinte élancée d’un anneau de séquoias, ces merveilles m’ont reconnecté à la nature, me fournissant à la fois de nouveaux sujets et un antidote à l’enfermement dû à la pandémie. 

Black Sheep © Arthur Drooker
Black Sheep © Arthur Drooker

J’ai choisi de photographier en noir et blanc pour deux raisons. Premièrement, le noir et blanc concentre l’œil sur la forme, le motif et la texture, parfois avec un effet transcendant, alors que la couleur a tendance à détourner l’attention de ces éléments graphiques. J’en ai eu un exemple mémorable sur une plage où j’ai photographié l’éclat de la lumière matinale sur l’eau qui se retire vers le large, formant des lignes ondulées sur le sable. En couleur, cette scène aurait été rendue exactement telle quelle, mais le noir et blanc de « Walk On Run off », la rend abstraite, et elle ressemble aux étoiles de la Voie lactée scintillant dans la nuit. Deuxièmement, le noir et blanc donne un sentiment d’intemporalité.

Les photographies auraient pu être faites il y a des centaines d’années, et dans certains cas, il y a des millénaires, et je veux croire que, malgré les effets du changement climatique, elles pourraient être prises dans des millénaires. J’ai ressenti ce sentiment d’intemporalité de manière plus intense en explorant une zone que j’appelle « l’explosion de l’érosion », où d’étranges formations rocheuses se tiennent telles des sentinelles, défendant la côte contre l’assaut incessant des vagues et des marées. En réalisant la photographie intitulée Guardians, j’ai senti que le passé, le présent et l’avenir convergeaient à chaque jaillissement de l’eau se fracassant sur les rochers.

Light the Way © Arthur Drooker
Light the Way © Arthur Drooker
View With A Room © Arthur Drooker
View With A Room © Arthur Drooker

Après avoir travaillé quelques mois sur « Light on the Land », j’ai cherché à provoquer des réactions, en particulier de la part d’un public qui connaissait intimement Sea Ranch. J’ai commencé à poster chaque semaine une nouvelle image de la série sur la page Facebook des propriétaires et résidents de Sea Ranch. La réception a été aussi inattendue que bouleversante. « Votre capacité empathique à ressentir les nuances des paysages est troublante », a écrit l’un d’eux. « Je viens ici (et maintenant j’y vis) depuis plus de 30 ans. Vous avez capté [The Sea Ranch] d’une manière totalement unique », a répondu un autre. Quelques-uns ont demandé : « Vous allez en faire un livre ? »

C’est en effet ce que je faisais. Mon objectif était de photographier pendant un an, puis d’évaluer si j’avais fait suffisamment d’images non seulement marquantes, mais qui, vues ensemble, créaient une séquence cohérente digne d’un livre. À la fin de l’année 2021, c’était le cas.

Guardians © Arthur Drooker
Guardians © Arthur Drooker

En décembre, j’ai publié à compte d’auteur Light on the Land. L’ouvrage compte 46 photographies en noir et blanc et une préface de l’architecte Obie G. Bowman, qui a conçu certaines des maisons les plus typiques de The Sea Ranch. Grâce à une séance de dédicace au Sea Ranch Lodge, à une exposition de photos dans une galerie du coin et à mes efforts pour rassembler un public en ligne autour du projet, j’ai vendu les 200 exemplaires de la première édition en trois semaines. Une deuxième est en cours. Et dire que douze mois plus tôt, ce gars de la ville n’avait jamais vu Sea Ranch.

Plus d’informations sur Arthur Drooker et son travail sont disponibles sur son site.

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