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Que vibre l’âme kazakhe

Le photographe Frédéric Noy a passé plusieurs années au cœur du Kazakhstan. Il livre un portrait intime du plus grand pays d’Asie centrale, de sa société et de sa métamorphose, à l’ombre du grand voisin russe.

Il y a tout juste un an, de violents troubles éclataient dans tout le Kazakhstan à la suite d’un mouvement de colère dû à la hausse des prix du gaz. Un soulèvement bref et sanglant de la population faisant – selon les chiffres officiels – 227 morts. 

Le Kazakhstan, étroitement lié à la Russie, est aussi revenu sur la carte du monde depuis le début du conflit en Ukraine, devenant une terre refuge pour près de 200 000 Russes et cherchant une diplomatie d’équilibre avec Moscou.

Mais que connaissons-nous vraiment du Kazakhstan à part Borat, ce personnage excentrique et vulgaire incarné par Sacha Baron Cohen, et le bal de l’imaginaire occidental sur les ex-territoires soviétiques ? Que savons-nous sur cet État grand comme cinq fois la France, plus grand pays d’Asie centrale, à l’histoire millénaire ? 

« Rendons justice à ce pays »

D’Alexandre à Gengis Khan jusqu’à la conquête russe au XIXe siècle et à l’intégration à l’Union Soviétique, ce territoire est aujourd’hui un jeune Etat-nation. « Les Kazakhs n’ont jamais eu d’État », lançait avec provocation Vladimir Poutine, en août 2014, quelques mois après l’annexion de la Crimée, rappelant ce message clair : le Kazakhstan restait dans l’ombre du grand voisin russe. 

C’est dans ce contexte que Frédéric Noy, photographe du temps long, a voulu saisir dans sa profondeur l’âme du Kazakhstan par l’image et le texte. Après avoir reçu en 2019 le Visa d’or du festival international de photojournalisme Visa pour l’image pour son projet au long cours sur le lac Victoria en Afrique de l’Est, « où j’ai changé de dimension », il a choisi l’immensité du Kazakhstan comme nouveau terrain de reportage. 

Le photojournaliste a ainsi vécu pendant plus de trois ans au Kazakhstan pour comprendre intimement ce peuple, son histoire, sa géographie et en dresser un portrait rarement aussi complet sur un territoire si peu connu. 

« Borat est la raison de ce reportage », ironise-t-il à la table d’un café parisien. « Après 20 ans d’Afrique, j’avais besoin de voir autre chose, je voulais tenir mon rang de raconteur de récit, me renouveler. Et puis ce pays m’a intrigué, je ne connaissais de lui que l’équipe de cyclisme d’Astana, le coureur Alexandre Vinokourov. En fait, quasiment rien. Je me suis dit : “rendons justice à ce pays.” » 

Une chanteuse de la chorale de l’Armée Kazakhstanaise lors de la réalisation d’un clip video, sous une fresque commémorant le courage de l’Armée Rouge pendant la seconde guerre mondiale. Le clip sera diffusé sur les réseaux sociaux le lendemain, le 9 mai, lors du jour de Victoire, jour choisi en Union Soviétique.
Une chanteuse de la chorale de l’Armée Kazakhstanaise lors de la réalisation d’un clip video, sous une fresque commémorant le courage de l’Armée Rouge pendant la seconde guerre mondiale. Le clip sera diffusé sur les réseaux sociaux le lendemain, le 9 mai, lors du jour de Victoire, jour choisi en Union Soviétique. © Frédéric Noy

Donner de la place au temps long

Partisan du « Slow Journalism », comme son confrère Pascal Maitre, avec qui il se sent « une filiation », le photographe de 58 ans a mené de nombreux travaux étalés sur plusieurs années comme celui sur les minorités sexuelles en Afrique de l’Est, donnant naissance au remarquable livre Ekifire, publié aux éditions Les Belles Lettres (2020). 

Pour s’imprégner de ce nouveau territoire de découvertes, il s’y est installé avec sa femme dès octobre 2019. « Le travail commence par énormément de documentation, pour se détacher de ce que l’on est, et arriver vierge sur le terrain. J’ai une démarche ethnologique et d’écrivain. Quand je commence une histoire longue, je me documente énormément mais je n’ai pas d’attente ni d’a priori. C’est l’oubli de soi », explique-t-il. 

Mais y a-t-il encore de la place pour le temps long dans l’exercice du reportage ? Frédéric Noy en est convaincu. « Il faut les reins pour le faire. Mais il n’y a que le temps qui permet d’avoir un sujet dense, à plusieurs dimensions, plusieurs angles. J’ai toujours habité dans les lieux sur lesquels j’ai travaillé. Le plus dur dans le temps long c’est de se convaincre qu’on ne s’est pas trompé. »

Pendant ces trois ans, Frédéric Noy a parcouru le pays, se heurtant parfois à l’incompréhension des Kazakhstanais sur sa démarche de photographe documentaire, pour « raconter » cette région jadis plaque tournante de la route de la soie parfois réduite aux yeux du monde occidental à la seule figure de… Borat. « Le lac Victoria était mon héros, mon nouveau héros, c’est le Kazakhstan ».

« La géographie commande l’histoire »

Saisir l’identité Kazakhe c’est s’imprégner de sa géographie : un pays des steppes de 2,7 millions de km2 pour seulement 19 millions d’habitants. « La géographie commande l’histoire », résume le photographe. 

Membre de l’Union soviétique jusqu’en 1991, le Kazakhstan a longtemps été le laboratoire à ciel ouvert de Moscou, notamment pour ses essais nucléaires. A l’indépendance, les Kazakhs sont minoritaires dans leur propre pays.

Pendant 25 ans, un programme de rapatriement initie le retour de plus d’un million de personnes, soit 5 % de la population. « La plus grande partie des exilés étaient des descendants de ceux ayant fui l’URSS dans les années 20-30 pour échapper à la répression, à la collectivisation forcée et à la famine. »

Que reste-t-il aujourd’hui de l’empreinte du marteau et de la faucille sur le plus grand pays enclavé au monde ? Sur une des photos de Noy, un habitant de la ville de Mirny, dans le sud du pays, pose devant une fresque soviétique récemment rénovée. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », peut-on y lire aux côtés de portraits de Karl Marx et de Lénine.

Un arrêt de bus dans les environs de Kayrakty, une ville fantôme, anciennement minière.
Un arrêt de bus dans les environs de Kayrakty, une ville fantôme, anciennement minière. © Frédéric Noy

D’autres clichés montrent des statues du dirigeant bolchevique trônant dans les villes et villages, parfois entretenues ou déplacées, souvent laissées à l’abandon. Comme cet abri-bus lézardé par le temps, perdu dans la steppe, décoré du portrait du héros de l’espace Youri Gagarine et du symbole de l’atome. 

Faut-il y voir dans ces vestiges une nostalgie du Soviet suprême et des Lada ? Frédéric Noy l’explique autrement. « Les Kazakhs ont cette clairvoyance : l’histoire ne se raye pas d’un trait de plume, elle se transmet, qu’elle soit à leur avantage ou à leur détriment. Ils ont souffert de l’union soviétique, on l’oublie souvent mais il y a aussi eu des millions de morts au Kazakhstan à cause de la famine de 1932-1933 », rappelle-t-il. 

Au Kazakhstan l’histoire respire, on ne déboulonne pas. Du passé, il n’est pas fait table rase. « Il y a comme une sorte d’empilement de couches historiques. Le pays est tellement grand, il y a de l’espace pour l’histoire. » 

Le kokpar, allégorie de l’âme kazakhe

Il y a dans ces images des grandes étendues le visage du Kazakhstan éternel. Au milieu d’un amas de poussière, une horde de cavaliers déferle dans le cadre, se disputant une carcasse de chèvre dans un tumulte de couleurs et de matières. 

Le kokpar est un sport équestre dont l’origine provient des raids à cheval de Gengis Khan au début du XIII siècle. Il se jouait traditionnellement sur un terrain de plusieurs kilomètres, correspondant à la distance entre deux campements nomades. 

« Ce sport, c’est l’âme kazakhe. La personnalité de l’homme kazakh, c’est exactement le profil d’un joueur de kokpar : avant de commencer la partie, il est extrêmement calme, très gracieux, patient, un peu taciturne, et puis c’est la horde. » 

Frédéric Noy s’est rendu sur le terrain de l’authentique kokpar qui se pratique entre villages, comme à l’époque de l’empire mongol. « Il existe aujourd’hui un kokpar extrêmement structuré, qui ne m’intéressait pas, je cherchais ce qu’on pourrait comparer au rugby du terroir. Une pratique qui ne parle pas tant du sport que de la société. »

Dans la steppe proche de la capitale Nur-Sultan, des kokparshy, joueurs de Kokpar, s’affrontent dans une mêlée indescriptible pour saisir un corps de chèvre sans tête. La version communale de ce jeu voit jusqu'à 200 ou 300 joueurs s’affronter et chacun jouer pour lui-même. Les tribus qui descendent de Gengis Khan ont répandu leur culture dans toute la Mongolie et l'Asie centrale, mais nul part dans cette région le contraste entre le contemporain et l'ancien n'est plus élevé qu'au Kazakhstan. Et l'interaction entre les deux n'est nulle part aussi clairement incarnée que dans le kokpar.
Dans la steppe proche de la capitale Nur-Sultan, des kokparshy, joueurs de Kokpar, s’affrontent dans une mêlée indescriptible pour saisir un corps de chèvre sans tête. La version communale de ce jeu voit jusqu’à 200 ou 300 joueurs s’affronter et chacun jouer pour lui-même. Les tribus qui descendent de Gengis Khan ont répandu leur culture dans toute la Mongolie et l’Asie centrale, mais nul part dans cette région le contraste entre le contemporain et l’ancien n’est plus élevé qu’au Kazakhstan. Et l’interaction entre les deux n’est nulle part aussi clairement incarnée que dans le kokpar. © Frédéric Noy

Après 70 ans d’union soviétique, ce sport traditionnel est ainsi devenu le symbole de l’identité kazakhe. En plus d’un processus de sédentarisation, les Soviétiques ont cherché à éradiquer le kokpar. 

Frédéric Noy explique que depuis 2016 et le programme de « Modernisation de l’identité du Kazakhstan », de jeunes ruraux entament une carrière de kokparshy. Des passionnés non-joueurs achètent un cheval, l’entretiennent, et trouvent un cavalier qui joue chaque match afin de rendre leur nom célèbre et de montrer qu’ils respectent la tradition.

« Quand on les voit galoper sur des distances de 600 mètres, quand on pense aux populations qui voyaient déferler les Huns, c’est assez impressionnant, c’est comme un mur qui vous arrive en face », décrit le photographe, saisit par ce spectacle qui évoque les grandes pages de l’histoire humaine.

Le souffle de la jeunesse

Entre les habits traditionnels des écoliers et la fournaise des industries sidérurgiques du pays se dressent les grandes perspectives et la verticalité du nouveau Kazakhstan. Astana et son million d’habitants, capitale située au cœur de la steppe, en est l’exemple. 

Fondée en 1830 sous le nom d’Akmola, elle devient la capitale officielle en 1997, à la place d’Almaty, plus grande ville du pays avec 1,7 million d’habitants. Le 6 mai 1998, la capitale est renommée Astana. 

Le 20 mars 2019, Astana devient Noursoultan en l’honneur du premier président Noursoultan Nazarbaïev*, au pouvoir pendant plus de 28 ans. Ce fut la première décision de son successeur, Kassym-Jomart Tokaïev – largement réélu en novembre dernier – même si en septembre 2022, la ville a finalement retrouvé son nom d’Astana.

Après plusieurs décennies de travaux démesurés, la nouvelle capitale est devenue la vitrine ultramoderne du pays, donnant aux yeux du monde l’éclat d’une identité revendiquée.

Nur-Sultan, capitale du Kazakhstan au coeur de la steppe kazakh. Fondée en 1830 sous le nom d'Akmola, peu après russifié en Akmolinsk en 1832, puis Tselinograd (cité des terres vierges en russe) en 1961 puis de nouveau Akmola en 1992. En 1997, le gouvernement décide de déplacer la capitale d'Almaty à Akmola. Le 6 mai 1998, un décret présidentiel renomme la capitale Astana. Le 20 mars 2019, Astana est renommé Nur- Sultan en l'honneur du Premier President Noursoultan NAZARBAYEV, au pouvoir pendant plus de 28 ans et retraité, en faux-semblant. Ce fut la première décision de son successeur, Kassym-Jomart Tokaïev
Nur-Sultan, capitale du Kazakhstan au coeur de la steppe kazakh. Fondée en 1830 sous le nom d’Akmola, peu après russifié en Akmolinsk en 1832, puis Tselinograd (cité des terres vierges en russe) en 1961 puis de nouveau Akmola en 1992. En 1997, le gouvernement décide de déplacer la capitale d’Almaty à Akmola. Le 6 mai 1998, un décret présidentiel renomme la capitale Astana. Le 20 mars 2019, Astana est renommé Nur-Sultan en l’honneur du Premier President Noursoultan NAZARBAYEV, au pouvoir pendant plus de 28 ans et retraité, en faux-semblant. Ce fut la première décision de son successeur, Kassym-Jomart Tokaïev, avant de redevenir Astana en septembre 2022. © Frédéric Noy

A l’ombre des minarets – 72% de la population du pays est musulmane – et des tours de verre vibre aussi un nouveau souffle : celui de la jeunesse kazakhe.  Frédéric Noy a suivi cette nouvelle génération portée par un activisme environnemental et féministe : « ils sont très actifs sur les réseaux sociaux. Il y a une critique ouverte et c’est cette jeunesse qui fait avancer la société », décrit-il. 

Des jeunes volontaires se mobilisent par exemple sous la bannière d’SOS Taldykol, un groupe d’initiative citoyenne qui se bat pour préserver les lacs Taldykol Maliy, menacés de disparition par l’urbanisation galopante de Noursoultan et des tonnes de déchets de construction et d’ordures ménagères jetés illégalement. Frédéric Noy a rencontré nombre de ces jeunes impliqués, notamment à Almaty, « la ville la plus rebelle » où les minorités et les combats sociaux sont défendus dans la rue. 

Le 8 mars 2022, plus de 1 000 personnes se rassemblaient dans la ville pour marquer la Journée internationale de la femme et réclamer l’égalité des droits. Une jeunesse qui cherche aussi à s’émanciper de son passé soviétique, remplaçant par exemple le « K » de Kazakhstan pour un « Q » comme l’ont fait les membres du groupe Ninety-One, figure de proue de la Q-Pop (pour Qazaq pop). 

« L’espoir vient toujours des franges et de la jeunesse. Avec ce boom démographique, on sent que le Kazakhstan mijote », témoigne le photographe.

A Almaty, ville plus politique, plus jeune et plus contestataire du Kazakhstan, les organisatrices de la marche pour la journée de la femme organisée par Feminita, KazFem, SVET, FemAgora, et FemSreda, des groupes féministes saluent le millier de participants.
A Almaty, ville plus politique, plus jeune et plus contestataire du Kazakhstan, les organisatrices de la marche pour la journée de la femme organisée par Feminita, KazFem, SVET, FemAgora, et FemSreda, des groupes féministes saluent le millier de participants. © Frédéric Noy

Photographie documentaire : « un trou noir au Kazakhstan »

Fasciné par cette culture et ce pays en pleine transformation, Frédéric Noy – qui vient de se lancer dans un nouveau projet en Inde – assure qu’il s’agit du « premier chapitre ».

« Le Kazakh est source de contradiction permanente. C’est une société nomade qui a envie de sédentarisation, en construisant une nouvelle capitale, tout en étant ancrée dans son nomadisme. Tout est contradiction mais le pays avance dans une progression captivante. »

La parution de ses photos dans le Guardian en juillet dernier a eu un certain retentissement, notamment au Kazakhstan. « C’est la validation de quelque chose, d’une démarche », salue le photographe qui prend plaisir à donner des interviews aux médias kazakhs pour expliquer son travail. 

« La photographie documentaire est un trou noir au Kazakhstan. C’est un devoir pour moi, civique et pédagogique, de faire en sorte qu’elle se développe dans le pays. On se dit que ça intéresse encore les gens, que ça vaut le coup de poursuivre cette petite frange de la grande famille de la photo. » 

Retrouvez l’intégralité du reportage sur le site de Frédéric Noy : www.fredericnoy.com 

*En signe d’apaisement après les émeutes de janvier 2022, le Kazakhstan a abrogé le 13 janvier 2023 une loi qui donnait encore une autorité considérable à l’ex-président Nazarbaïev et à sa famille. 

Avant de partir en vacances d’été, des écoliers se rassemblent sous la statue d’une héroïne de guerre, pour la journée de commémoration de la 2ème guerre mondiale, à Nur-sultan. © Frédéric Noy
Avant de partir en vacances d’été, des écoliers se rassemblent sous la statue d’une héroïne de guerre, pour la journée de commémoration de la 2ème guerre mondiale, à Nur-sultan. © Frédéric Noy

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