Blind Magazine : photography at first sight

The Anonymous Project : diapositives attitude

Lee Shulman, créateur de The Anonymous Project, a invité Blind dans son petit atelier parisien. Là où le collectionneur et son équipe reçoivent, sélectionnent et trient des milliers de diapositives d’inconnus avant de leur donner une seconde vie.

“CHIC, CHAC” – seconde diapo – “CHIC, CHAC”. « Attends, attends, remets ! On n’a pas bien vu ! » Elle vous revient en tête ? Cette petite musique des soirées projections ? Celle qui fait sonner une douce nostalgie. Maman et sa petite robe rouge, Benjamin, le cousin à lunettes qu’on a enterré dans le sable jusqu’à la tête, papi au Nouvel An coiffé d’un chapeau pointu… Ces photos qui ressortent le temps d’une soirée racontent l’histoire d’une famille, des copains, des amours et du temps qui passe. 

Lee Shulman, 49 ans, est un british nostalgique qui a le french flair. Depuis 2017, le réalisateur et collectionneur franco-britannique est plongé dans la confection d’un grand album de famille. The Anonymous Project est un voyage dans le temps, une irrésistible rencontre avec plusieurs époques et un procédé photographique inégalé. 

Pour Blind, il a ouvert les portes du petit atelier parisien où la magie opère. Le nez fourré dans les diapos, Shulman se souvient de ces « moments de partage où les voisins venaient à la maison pour voir ou montrer les photos de vacances. C’était un peu l’Instagram de l’époque ». Penché sur la table lumineuse couverte de photos, la tête dans l’œilleton, il nous lance : « Il faut mettre les mains dans les diapos pour comprendre ! ». Alors plongeons.

© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman

800 000 diapositives de 1930 à 1980

Diapo, quésaco ? Répandue dans les années 1950 par le Kodachrome de Kodak, la diapositive – et son petit cadre de carton ou de plastique – renferme un film transparent inversible (imaginé par Kodak dès 1915) qui restitue la lumière de façon positive, à l’inverse du négatif. Elle offre surtout une formidable qualité des couleurs et de longévité. 

« J’ai commencé cette collection un jour en achetant une boîte sur Internet. J’ai trouvé ces images dingues ! Alors j’ai continué d’acheter des boites, des boites, et encore des boites… », raconte le collectionneur qui se retrouve aujourd’hui avec un butin de près de 800 000 diapositives de 1930 à 1980 soit la plus grande collection au monde. « La fierté pour moi c’est aussi de rendre hommage à ce format qui n’existe plus, dont la qualité est magnifique. Dans le Kodachrome, il y a un respect de l’image. »

© Michaël Naulin
© Michaël Naulin
© Michaël Naulin
© Michaël Naulin
© Michaël Naulin
© Michaël Naulin
© Michaël Naulin
© Michaël Naulin

Des cartons remplis de diapos arrivent chaque semaine. 80% de ces boîtes surprises proviennent des Etats-Unis, le reste vient d’Europe, notamment d’Angleterre. « J’aime les photos du Royaume-Uni, pas seulement parce que c’est mon pays natal mais on est plus dans l’intimité, c’est plus touchant. On est moins dans le clinquant des États-Unis. Il y a de l’humour à l’anglaise. » Rappelons qu’à l’époque, seule une certaine population pouvait s’offrir un appareil photo.

Un carton des années 1950 vient d’ailleurs d’arriver des Etats-Unis. La sélection commence. « Je cherche des visages. Je trouve peu de bonnes photos dans les lots », avoue Shulman en faisant glisser un tas de diapos sur la table lumineuse. « Mais ça me détend de faire ça, c’est joli, il y a des moments très touchants. » Dans un jardin à la pelouse bien grasse, deux gamins posent tout sourire derrière un chariot de citrouilles, bien plus grosses qu’eux. « Celle-ci, on la garde ! »

© Michaël Naulin
© Michaël Naulin

« Ce projet parle des gens, tout simplement »

Sur le bureau de l’ancien réalisateur de spots publicitaires et de clips musicaux, maintenant épaulé par une petite équipe de trois personnes, on aperçoit les plans d’une expo où toute une maison a été reconstituée. « Chaque projet est différent, on le pense comme un petit film».

Exposé aux Rencontres d’Arles, dans les gares françaises, au festival Images Vevey en Suisse, en ce moment à Planches Contact de Deauville, mais aussi à New York, Londres et même en Corée du Sud, le concept fait un carton. 

« The Anonymous Project est une association à but non-lucratif », rappelle-t-il. « Financièrement le projet est enfin rentable. On a eu un peu de mécénat au début mais ce sont les ventes des œuvres et la commande des expos qui rendent le projet rentable. On a aussi des sponsors de temps en temps. » Et comment explique-t-il ce succès ? « A vrai dire c’est un mystère. Peut-être parce que ce projet parle des gens, tout simplement. »

Dans l’atelier, Léa L’Azou est l’œil qui voit tout. C’est par elle que passent les images choisies puis numérisées. Elle « nettoie » les photos de leurs poussières et autres traces d’usure. « En moyenne, on met 30 minutes par image, pour un rythme d’une dizaine d’images par jour. Car certaines peuvent prendre près de 2 heures de traitement », explique l’assistante image. « On les nettoie seulement, on ne les retouche pas », ajoute Shulman. 

© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman

Il nous amène ensuite au fond d’un étroit couloir, là où sont entreposés les classeurs de diapositives, méticuleusement classés par dates et séries. « Je les connais toutes, c’est presque flippant ! » Sur une étagère, des boîtes à cigares et des petites malles ouvragées sont empilées. Elles renfermaient les diapos envoyées « comme cette lovers box qui raconte une histoire d’amour très touchante », évoque Shulman. « On leur redonne une seconde vie. J’ai l’impression de faire partie de cette grande famille, c’est émouvant, j’ai vu grandir des personnes à travers les photographies. » 

Tous ces visages, ces gamins qui ont grandi, ces familles… Que sont-ils devenus ? Lee Shulman a reçu une fois l’appel d’une femme qui avait reconnu son petit copain de l’époque, bodybuilder posant avec deux autres gaillards musclés sur Venice Beach à Los Angeles dans les années 1970. « Puis l’homme nous a écrit une lettre avec une photo de lui, c’était très touchant ! » 

© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman

Punk connection

Un groupe de bodybuilders à la plage, un bambin le nez dans sa glace, une grand-mère et son chien… Les voilà aujourd’hui exposés à la galerie de l’agence Magnum, à Paris, aux côtés des photos de Martin Parr, un autre Anglais… tiens, tiens.

Le photographe, vilain petit canard de l’agence, à l’univers coloré et excentrique s’est amusé à lier ses photos à celles des anonymes. « J’avais rencontré Martin aux Rencontres d’Arles. Puis Magnum m’a contacté pour savoir si j’étais intéressé de travailler avec lui. j’ai hésité au début », avoue Shulman. « Et puis avec Léa on a regardé ses images et celles de The Anonymous Project et on les a mises ensemble. Ça marchait super bien. On était comme des fous. » 

© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman
ALLEMAGNE. Dusseldorf. KGV. Am Schwarzen Weg. Klaus et Birgit Gickmann avec leur chien Sheila. 2018. © Martin Parr / Magnum Photo
ALLEMAGNE. Dusseldorf. KGV. Am Schwarzen Weg. Klaus et Birgit Gickmann avec leur chien Sheila. 2018. © Martin Parr / Magnum Photos
© Martin Parr / Magnum Photo
© Martin Parr / Magnum Photos
© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman
ESPAGNE. Benidorm. 1997. © Martin Parr / Magnum Photo
ESPAGNE. Benidorm. 1997. © Martin Parr / Magnum Photos

L’exposition a fait grincer des dents les puristes de l’agence. « C’est la première fois depuis 75 ans qu’une personne extérieure à Magnum expose à la galerie. Et je pense que Martin jubile encore plus que moi. C’est un photographe qui continue encore aujourd’hui à casser les codes. »

Que ce soit dans le livre Déjà View ou les expos, pas de signature, pas de date, pas de lieu. Martin Parr ou photo amateur ? Les ressemblances de situation et d’ambiances sont troublantes. Bon jeu. Les deux britishs s’amusent comme des gosses. « On est des Anglais, on reste quand même des punks ! »  

The Anonymous Project nous posent la question du choix de l’image, de la différence entre une photo amateur ou professionnelle. « Prendre la photo n’est pas la chose la plus importante. Tout le monde peut prendre une photo de nos jours. Être photographe, c’est savoir comment choisir une image », nous dit Martin Parr. 

Cette collection d’anonymes, portée par un Lee Shulman à l’imagination débordante, est aussi un beau travail documentaire autour du souvenir et de la mémoire collective par l’image. « Car finalement c’est quoi une belle photo ? C’est avant tout une image qui nous touche. » 

© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman
GB. Angleterre. Yorkshire. Yorkshire Dales. 1994. © Martin Parr / Magnum Photo
GB. Angleterre. Yorkshire. Yorkshire Dales. 1994. © Martin Parr / Magnum Photos
GB. Angleterre. Dorset. De "West Bay". 1996. Martin Parr / Magnum Photo
GB. Angleterre. Dorset. De « West Bay ». 1996. Martin Parr / Magnum Photos
© The Anonymous Project / Lee Shulman
© The Anonymous Project / Lee Shulman

« Déjà View », Martin Parr & The Anonymous Project, Magnum Photos Gallery, Paris, jusqu’au 22 décembre. 

UKRAINE. Yalta. Deux homosexuels se rencontrent à Gurzuf, près de Yalta sur la mer Noire. 1995. © Martin Parr / Magnum PhotoUKRAINE. Yalta. Deux homosexuels se rencontrent à Gurzuf, près de Yalta sur la mer Noire. 1995. © Martin Parr / Magnum Photo
UKRAINE. Yalta. Deux homosexuels se rencontrent à Gurzuf, près de Yalta sur la mer Noire. 1995. © Martin Parr / Magnum Photos

Ne manquez pas les dernières actualités photographiques, inscrivez-vous à la newsletter Blind.