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Une brève histoire de la photographie homoérotique en Amérique, 2e partie

Une brève histoire de la photographie homoérotique en Amérique, 2e partie

Dans ce deuxième et dernier volet de notre histoire sur la photographie homoérotique en Amérique, notre chroniqueuse raconte le passage de la pornographie à l’art, dans les années qui ont suivi les émeutes de Stonewall. Lire la première partie ici si besoin.

Kenta © Andrew Kung

Plus on avance dans les années 1960, plus le vernis de la société bien-pensante s’écaille, et une nouvelle génération d’Américains voit le jour : elle revendique les mêmes droits constitutionnels que ceux qui sont acquis aux Blancs hétérosexuels depuis la naissance de la nation. Le Mouvement des droits civiques, la révolution sexuelle et la seconde vague du féminisme refaçonnent le paysage politique et culturel, et posent les jalons du Mouvement de libération gay.

Mr. NY Leather Line, 1987 © Stanley Stellar

Le 28 juin 1969, dans le bar Stonewall, des Noirs et des Latinos transgenre s’insurgent contre la violence d’état. Cinq jours d’émeutes contre la police de New-York s’ensuivent, générant un mouvement international en faveur des droits des LGBTQ. Une fois la porte du fameux placard arrachée de ses gonds, il ne sera plus possible de faire marche arrière. Durant une brève et radieuse décénnie, on voit l’avenir en beau.

Tony Ward in String Bondage, 1996 © Rick Castro
Prince, 2019 © Courtesy of the artist Shikeith

Le pouvoir de la pornographie

Les années 1970 donnent naissance à la Gay Pride, et l’esprit de celle-ci trouve un bel écho dans les autoportraits de Peter Berlin (né Armin Hagen Freiherr von Hoyningen-Huene in 1942). Le libertin sans principes, arborant une épaisse chevelure blonde, des traits ciselés et un corps parfaitement entretenu découvre la photographie, et tombe immédiatement amoureux de sa propre image. Comme Narcisse, Berlin s’extasie devant le personnage de star du porno gay qu’il a construit.
 
« Je vis complètement à l’écart du monde », dit Berlin. « Je n’ai jamais fait  partie de la société. J’ai toujours fait les choses à ma manière. Je suis devenu Peter. Ça s’est passé naturellement. Je n’ai pas vraiment réfléchi. Un jour, j’ai vu une photo, et je me suis dit: ‘Je veux être comme ça.’ » Et une star est née. Bien avant que les photos sexy ne deviennent une langue d’échange universelle sur l’Internet, Berlin utilise son appareil pour s’inventer un personnage qui fait sensation dans l’underground. Les hommes sont libres de se transformer eux-mêmes en objets sexuels qui attirent les regards masculins, et de savourer les plaisirs de la chair.

© Peter Berlin, extrait du livre Icon, Artist, Photosexual (Damiani)
Random Guy, 1976 © Christopher Makos, courtesy of Daniel Cooney Fine Art

Un retour au classicisme

Avec la dépénalisation de la nudité frontale, les artistes peuvent rendre sa grandeur au corps masculin, en refaire cet objet de vénération qu’il était dans l’antiquité classique. Une nouvelle génération d’artistes, notamment Bruce Weber (b. 1946), Herb Ritts (1952-2002), Christopher Makos (b. 1948), Marcus Leatherdale (b. 1952), Steven Arnold (1943-1994), Stanley Stellar (b. 1945), et Stephen Barker centrent leur travail sur la beauté masculine et le désir, que ce soit dans la publicité, le portrait, l’art ou le documentaire – contrebalançant ainsi l’angoisse de la vague de SIDA qui déferle en 1981.

La fétichisation de la silhouette masculine est poussée à l’extrême par Robert Mapplethorpe (1946-1989), un photographe extrêmement ambitieux qui se propulse au rang de star, et acquiert une notoriété internationale, avant sa mort précoce des suites du SIDA, en 1989. A une époque où le nu masculin appartient au genre pornographique, Mapplethorpe l’élève au rang d’art. Dans une interview vidéo de 1983 pour “Art/new york”, on demande à Mapplethorpe si ses photos sont faites pour exciter sexuellement.

© Extrait du livre Nightswimming NYC 1993-94 par Stephen Baker

« Elle peuvent faire cet effet-là », répond Mapplethorpe en riant. « Ce n’est pas mal, finalement. Mais vous voyez, elles peuvent produire quelque chose de plus. Elles peuvent être de belles photos, et sexuelles ou érotiques en même temps. Les artistes ne font pas de [pornographie]. Il y a de bons photographes pornographes, mais à mon avis, cela ne va pas au-delà du documentaires sur la sexualité. Ca reste à un certain niveau, ça ne devient pas quelque chose de magique, ce que j’appelle une grande photographie. »

Paul Mpagi Sepuya, Darkroom Mirror (_2060999), 2017 © Paul Mpagi Sepuya, Courtesy DOCUMENT
Paul Mpagi Sepuya, Darkroom Mirror (_2070386), 2017  © Paul Mpagi Sepuya, Courtesy DOCUMENT

Lutter contre le pouvoir

En 1989, l’année de la mort de Mapplethorpe, une exposition personnelle posthume, The Perfect Moment – où les scènes BDSM voisinent avec les natures mortes florales – secoue l’opinion, lorsqu’on apprend qu’elle a été financée par le Fonds national pour les arts (NEA). A l’initiative du sénateur républicain Jesse Helms, une guerre culturelle éclate, qui alimentera encore les débats trente ans plus tard.

Les innovations et l’originalité des années 1990 ont posé les bases du monde actuel, où des artistes de toutes races, ethnies, genres, orientations sexuelles et milieux  demandent accès à des lieux dont étaient exclus, depuis longtemps, les groupes marginalisés. Depuis trente ans, des artistes tels que Jack Pierson (b. 1960), Rick Castro (b. 1962), Lyle Ashton Harris (b. 1965), Slava Mogutin (b. 1974), John Edmonds (b. 1989), Paul Mpagi Sepuya (b. 1982), Shikeith (b. 1989), Texas Isaiah (b. 1986), ou encore Andrew Kung , développent quantité de visions et d’approches de l’image, qui nous donnent de nouvelles pistes, en ce début de millénaire, pour penser le jeu entre la masculinité, le désir et l’identité.

Couverture: Kris © Andrew Kung

Par Miss Rosen
Miss Rosen est auteur. Basée à New York, elle écrit à propos de l’art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines et sur des sites Web, notamment Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice.

Index – Livres et expositions:

Stephen Arnold
Plus d’informations sur Stephen Arnold Museum and Archives. 

Stephen Barker
Expositions précédentes dont The ACT UP Portraits: Activists & Avatars, 1991 – 1994 chez Daniel Cooney Fine Art à New York. 

Peter Berlin 
Livre: Icon, Artist, Photosexual (Damiani). 
 
Rick Castro
Livre: 13 Years of Bondage: The Photography of Rick Castro (Fluxion). 

John Edmonds
John Edmonds: A Sidelong Glance est à voir au Brooklyn Museum du 23 octobre 2020 au 9 août 2021.

Lyle Ashton Harris
Lyle Ashton Harrs a une exposition intitulé The Ecktachrome Archive au ICA Miami jusqu’au 31 mai 2021.

Andrew Kung
Livre: The All-American

Marcus Leatherdale
Livre: Out of the Shadows – Marcus Leatherdale: Photographs New York City 1980-1992 (ACC Art Books). 

Christopher Makos
Christopher Makos: Dirty est une exposition à voir chez Daniel Cooney Fine Art à New York jusqu’au 7 novembre 2020. Livre: Exhibitionism (powerHouse Books). 

Robert Mapplethorpe
Livres: Robert Mapplethorpe: The Photographs (J. Paul Getty Museum), Robert Mapplethorpe: Polaroids (Prestel), et Robert Mapplethorpe: The Archive (Getty Research Institute). 

Slava Mogutin
Livres: Lost Boys, NYC Gogo, et Bros & Brosephines (powerHouse Books). 

Jack Pierson
Livres: Every Single One of Them (Twin Palms) et The Hungry Years (Damiani). 

Herb Ritts
Livres: Herb Ritts: Work (Bullfinch) et Herb Ritts: Men/Women (Twin Palms). 

Paul Mpagi Sepuya
Livres: Paul Mpagi Sepuya (Aperture). 

Shikeith
L’exposition Feeling the Spirit in the Dark est à voir au Mattress Factory de Pittsburgh, PA, jusqu’en mars 2021. 

Stanley Stellar
Exposition récente: Night, Life à la Kapp Kapp Gallery de New York.

Texas Isaiah
Plus d’informations sur Texas Isaiah

Bruce Weber
Livres: The Chop Suey Club (Arena ) et Bruce Weber (Knopf). 

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