Dédié à la jeune création, le Studio de la Maison Européenne de la Photographie accueille la Japonaise Mari Katayama et ses autoportraits insolites. Un monde étrange où le merveilleux côtoie l’inquiétant.

Bystander #016, 2016 ©︎ Mari Katayama

Sur son Instagram, Mari Katayama se définit ainsi : « Je fais des autoportraits avec mes objets cousus main, je porte des talons hauts sur mes jambes artificielles, je chante et je fais la mannequin sur scène ». Et en effet, dans le travail photographique de Mari Katayama, la performance tient un rôle majeur. Comme d’autres artistes, cette Japonaise a fait de son corps l’objet de son œuvre. On pense à Cindy Sherman qui, depuis les années 1970, se met en scène pour endosser des personnages. On pense à ORLAN qui, au début des années 1990, a transformé son corps grâce à des opérations de chirurgie esthétique incluant la pose d'implants protubérants sur les tempes, décrétant que son corps est « le lieu du débat public ».

Et Mari Katayama ? Ce qui distingue son œuvre, c’est le caractère autobiographique. Elle souffre en effet d’une maladie congénitale rare qui a conduit à l’amputation de ses deux jambes à l’âge de 9 ans et à une malformation de la main gauche. Un handicap dont elle a fait un atout puisque la singularité de son corps est sa source d’inspiration. Depuis une dizaine d’années, elle élabore un travail via un processus long qui tient à la fois de la démarche artistique et de la thérapie. Isolée des autres enfants dans son enfance, sa grand-mère l’initie à la couture. C’est cette compétence qu’elle met en œuvre dans de nombreuses séries : « Bystander », « Shadow Puppet » ou « On the way Home ». La lenteur et la patience nécessaires à la réalisation de ces « prothèses » de tissu qu’elle fabrique elle-même comptent autant que le résultat.

Shell, 2016, Mari Katayama  ©︎ Mari Katayama

A la Maison Européenne de la Photographie, l’exposition « Home Again » rassemble des œuvres depuis 2009 dont « In the Water », une série inédite en Europe. Ses premières images font la part belle à l’imaginaire, Mari Katayama y apparaissant métamorphosée en femme-pieuvre, femme-fatale ou autre femme-poupée dans des mises en scène réalisées à l’extérieur ou en intérieurs dans des lieux que l’on pourrait imaginer être sa propre maison. L’onirisme prend le dessus sur le réel, même si certains autoportraits sont troublants parce qu’ils nous amènent à réfléchir sur la difficulté et la souffrance que cela représente de vivre avec un corps hors norme comme le sien. 

Avec « In the Water », la poésie cède la place à l’abstraction mais le spectateur n’est pas berné pour autant. Très vite, il réalise que les gros plans alignés en grands formats – comme ils sont montrés à la Maison Européenne de la Photographie – représentent les jambes amputées de la jeune artiste. Des images frontales et crues car ici Mari Katayama ne dissimule pas son corps à l’aide d’accessoires mais le donne à voir dans son état brut. Comme elle l’explique, un changement majeur s’est produit dans sa vie avec la naissance de sa fille : « Il existe enfin dans ce monde quelqu’un qui voit et considère mon corps comme normal ». C’est cela que nous enseignent les images de Mari Katayama : apprendre à regarder la différence, et garder notre candeur d’enfant.

 

Par Sophie Bernard

Sophie Bernard est une journaliste spécialisée en photographie, contributrice pour La Gazette de Drouot ou le Quotidien de l'Art, commissaire d'exposition et enseignante à l'EFET, à Paris.

 

Mari Katayama, « Home Again », jusqu’au 24/10, Maison Européenne de la Photographie, 5/7 rue de Fourcy 75004 Paris.

Mari Katayama, édité par la Fondation Antoine de Galbert, collection Un certain désordre. Trilingue français/anglais/japonais, 30 €.
 

On the way Home #005, 2017 ©︎ Mari Katayama

 

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