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Kirsty Mackay, la politique écossaise du déclin

Kirsty Mackay, la politique écossaise du déclin

L’image montre un bébé qui dort dans une boîte en carton. Il s’agit d’une « boîte à bébé » écossaise, introduite par le gouvernement écossais en 2017 afin de lutter contre la pauvreté infantile et destinée à donner à chaque enfant né en Écosse « le meilleur départ dans la vie ». Une image synonyme d’amour, de bienveillance et de courage dans des circonstances extrêmes. Et qui témoigne des problèmes de santé publique, de pauvreté et de logement de la plus grande ville d’Écosse, Glasgow.
Billy © Kirsty Mackay

Selon la photographe Kirsty Mackay, ces histoires ne sont pas le fruit du hasard. La tristement célèbre espérance de vie (parfois exagérée) de la population de Glasgow (et de ses hommes en particulier) est souvent décrite en Angleterre comme le résultat d’une mauvaise alimentation, du tabagisme et d’une consommation industrielle d’alcool et de drogues. Selon Mackay, le problème est plus complexe et elle pointe du doigt des politiques publiques qui sont au mieux négligentes, au pire criminelles.

Durant les années 1970 et 1980, Glasgow connaît un « déclin géré ». Le terme utilisé pour décrire une politique délibérée de déqualification et de dépeuplement de la ville, menée face au déclin des industries minières traditionnelles comme la construction navale et l’industrie lourde.

© Kirsty Mackay

Ce « déclin géré » s’accompagne de la fermeture des chantiers navals, de la démolition des anciens logements et de la construction de nouveaux situés au-delà des infrastructures traditionnelles de la ville. Cela conduit à une séparation entre les populations et à une division de la communauté. Conséquence : les gens se sont isolés. Ce qui explique sans doute pourquoi ils meurent jeunes et pourquoi Glasgow est dans un tel état. Voici, en termes simplistes, l’une des théories.

Mackay analyse cette hypothèse en s’appuyant sur une étude intitulée History, Politics and Vulnerability : Explaining excess mortality in Scotland and Glasgow (Histoire, politique et vulnérabilité : expliquer la surmortalité en Ecosse et à Glasgow) dont elle se sert pour structurer son livre. Les différents chapitres évoquent l’isolement, les conditions sanitaires et climatiques, les mauvais régimes alimentaires, la faible diversité et la génétique, l’alcool et la pléthore de drogues, la piètre qualité des logements, le néolibéralisme et la désindustrialisation.

Debbie et son enfant © Kirsty Mackay
Béa jouant dans l’immeuble, Battlefield © Kirsty Mackay

La population de Glasgow souffre-t-elle d’aliénation ou d’« anomie » ?  Après examen, cette hypothèse est rejetée. D’après le rapport, par manque de preuves. Les photographies de Mackay, d’une magnifique sobriété et qui ont été imprimées sur des pages légèrement plus petites, sont intégrées au rapport, de sorte qu’images et textes se complètent. Pour l’anomie, les images sont celles de terrains en friche et d’espaces à l’abandon, accompagnées de légendes qui renvoient à des considérations plus complexes.

Régimes alimentaires, conditions climatiques, drogue et désindustrialisation sont traités de manière similaire. Aucune de ces causes n’est rejetée ou éludée. Au contraire, Mackay met en évidence des facteurs sous-jacents amplifiés par la tranquillité de Glasgow et de ses habitants. Puis c’est au tour des facteurs politiques et le néolibéralisme, allié à une politique du logement discriminatoire mené par un gouvernement local léthargique, et à peu près tout ce qui touche au « déclin géré », sont tenus pour responsables.

Des enfants qui rentrent à la maison, Drumchapel © Kirsty Mackay

Certaines images proviennent des archives municipales, reliant les problèmes du présent à ceux du passé. Des clichés de chantiers navals en ruine sont accompagnés de photos de la Marche pour l’emploi sous le règne de Margaret Thatcher : des clichés qui font le lien avec ce fameux « déclin géré ».

Il y a des portraits de Billy, jeune homme qui a obtenu le score de 8 sur 10 au questionnaire concernant les expériences négatives vécues dans l’enfance. As-tu été frappé, agressé sexuellement, mal aimé, ou entouré de buveurs compulsifs ou de personnes ayant fait de la prison, sont quelques-unes des questions posées. Malgré tout, Billy s’en sort bien et va à l’université.

Billy, 19 ans, Easterhouse © Kirsty Mackay

Des cartes montrent les taux de mortalité dans différents quartiers de la ville, et pour beaucoup, ils sont effroyablement élevés. Des images montrent des croix en bois commémorant les décès dus à la drogue. « J’y pense tous les soirs », détaille J., qui a fabriqué ces croix. « Je parle à mon père décédé et à mon fils décédé. Comment va ? Encore un jour où je suis clean, et si je peux me coucher clean, c’est un bon jour. Et si je n’ai fait de mal à personne, pas plus qu’à moi-même, c’est encore mieux. Si j’ai contribué à faire une différence dans la vie de quelqu’un, c’est formidable. C’est difficile, mais il faut faire simple. Et simple, c’est ne pas consommer et tout ira bien. »

The Fish that Never Swam (Le poisson qui ne savait pas nager) est d’une lecture accessible. C’est une sorte de traité de sociologie, mais magnifiquement illustré, mis en page et imprimé. Et il n’est pas non plus dénué d’optimisme. Les gens jouent avec leurs enfants, se fabriquent de nouvelles vies, font face ; les membres de Femmes contre le capitalisme peignent les visages lors de l’événement Care and Share, tandis que les pères du groupe Men Matter emmènent leurs enfants se promener dans les quartiers plus verts (et ensoleillés) de Drumchapel.

Mémorial © Kirsty Mackay

Le dernier message du livre, c’est celui de Danny Dorling, géographe à l’Université d’Oxford : « Le mal fait à une génération a des répercussions longtemps après avoir été commis. Les responsables de la violence sociale faite aux jeunes hommes il y a une vingtaine d’années sont les principaux suspects de la plupart des meurtres commis en Grande-Bretagne aujourd’hui. »

Par Colin Pantall

Colin Pantall est un écrivain, photographe et conférencier basé à Bath, en Angleterre. Sa photographie traite de l’enfance et des mythologies de l’identité familiale.

The Fish that Never Swam, Kirsty Mackay, 288 pages, £ 45.

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