Blind Magazine : photography at first sight
Rechercher
Fermer ce champ de recherche.

L’effondrement du Rana Plaza dans l’objectif d’Ismail Ferdous

En documentant la réalité des victimes du Rana Plaza, Ismail Ferdous explore la façon dont leur vie a changé et les défis auxquels ils sont confrontés aujourd’hui.

Le 24 avril 2013, au Bangladesh, le Rana Plaza s’est effondré, un immeuble de huit étages abritant plusieurs usines de confection. Le photographe Ismail Ferdous était sur place pour documenter la pire catastrophe de l’industrie du vêtement au Bangladesh : le bilan s’est élevé à plus de 1100 morts et plus de 2000 disparus. Il a photographié des scènes poignantes de secouristes et de bénévoles s’acharnant à fouiller les décombres pour en dégager des gens. Abandonnant un instant son appareil, Ferdous lui-même a aidé au sauvetage. 

En tant que Bangladais d’origine, cette catastrophe l’a profondément touché. Il se souvient de ces foules de gens dans les rues, à Dhaka, qu’il voyait se rendre dans les usines de confection tous les matins, lorsqu’il était enfant. C’était à une époque où le Bangladesh était le premier producteur mondial de prêt-à-porter.

Lorsque le Rana Plaza s’est effondré, il a ressenti le besoin profond d’aller documenter la catastrophe, ainsi que les jours et les longues nuits qui ont suivi. Ses photographies de certains membres de sa famille, ici et là dans les décombres, montrant des photos de leurs proches, sont devenues la preuve tangible de cet événement. Ces images ont été publiées sur le site de l’Agence Vu, son agence photo. 

After Rana Plaza © Ismail Ferdous
After Rana Plaza © Ismail Ferdous & Hasan Chandan
After Rana Plaza © Ismail Ferdous
After Rana Plaza © Ismail Ferdous & Hasan Chandan
After Rana Plaza © Ismail Ferdous
After Rana Plaza © Ismail Ferdous & Hasan Chandan

Itinéraire d’un travail

Le projet de Ferdous étant d’une telle envergure, il a pris de nombreuses formes au cours des dix dernières années. En 2014, à l’occasion de la première commémoration de l’effondrement du bâtiment, les Op-Docs du NY Times ont produit le film « Deadly Cost of Fashion », réalisé en collaboration avec Nathan Fitch. Ce film met en lumière le parcours d’Ismail Ferdous, de la couverture de la catastrophe elle-même à son enquête sur les problèmes entourant les conditions de vie dans les usines qui approvisionnent le marché américain en vêtements à bas prix. Les marques et les entreprises liées à la tragédie du Rana Plaza sont dénoncées dans le film. 

Aujourd’hui, le spectateur peut faire la visite virtuelle de l’exposition qui a été présentée cette année à Dhaka, produite par l’American University en partenariat avec l’organisation à but non lucratif BRAG, ainsi que des ONG et des donateurs privés. Auparavant, Naomi Hossein, sociologue et politologue, chercheuse à l’American university, avait publié un article intitulé  « Picturing accountability, what we learn from photography of the Rana Plaza disaster ». L’enquête d’Ismail Ferdous met en lumière de nombreuses inquiétudes quant aux conditions de vie des travailleurs et aux pressions auxquelles les autorités locales sont soumises pour répondre aux exigences du marché international. 

After Rana Plaza © Ismail Ferdous
After Rana Plaza © Ismail Ferdous & Hasan Chandan

Exposition matérielle et virtuelle à Dhaka

Ismail Ferdous entretient un lien très personnel avec les sujets de ses images. Il a clairement déclaré qu’il réalisait ce projet pour son peuple bengali natal, et que ses photographies transmettaient la voix des personnes touchées par cette tragédie.

Son exposition, qu’il a lui-même organisée, illustre une approche novatrice de la photographie documentaire et donne vie à une grande partie de ce qui est souligné dans l’article de Hossein. « L’exposition n’est pas seulement une exposition de photos, mais aussi un voyage à travers les dix années qui ont suivi l’effondrement du Rana Plaza. Je voulais mettre l’accent sur l’empathie humaine et attirer l’attention du spectateur sur les personnes présentes dans les images », explique Ismail Ferdous.

Bien que ces photographies aient une grande force en elles-mêmes, elles prennent un tout autre sens dans l’exposition, dont la vision curatoriale et l’accrochage sont mûrement réfléchis. En collaboration avec un architecte, chaque section est conçue pour représenter les différents chapitres du projet. L’on demande au spectateur, tout d’abord, de se déplacer dans l’espace en silence. Et tandis qu’il explore, par exemple, un grand format sombre représentant des ruines, il découvre un couple enlacé, couvert de poussière et retrouvé mort.

After Rana Plaza © Ismail Ferdous
After Rana Plaza © Ismail Ferdous & Hasan Chandan

L’obscurité, les méandres de l’exposition : elles désorientent, créent un malaise, et sont faites pour cela. Selon Ismail Ferdous, « si l’on sort de cette exposition avec un sentiment d’inconfort, profond au point que l’on ne voudrait pas revenir, alors elle est efficace, c’est-à-dire qu’il s’est passé quelque chose».

Un autre aspect novateur de l’exposition est sa collaboration avec d’autres artistes bangladais. Non seulement Ferdous s’est fait aider par des architectes pour concevoir l’espace, mais il a également collaboré avec un artiste pour recréer la fresque du mur des personnes disparues. Après la catastrophe, certains avaient affiché des photos sur le mur d’une école locale qui servait également de morgue de fortune. En recréant le mur, Ismail Ferdous avait l’intention de faire vivre au spectateur ce que les personnes touchées par la tragédie avaient vécu, de lui donner une part active dans cet espace.

En sortant de l’exposition, les spectateurs sont invités à écrire leurs impressions ou à laisser des messages audios. A propos des commentaires les plus courants qu’il a lus, Ismail Ferdous dit que l’exposition a semblé déterminer un examen de conscience, voire provoquer un sentiment de culpabilité chez les spectateurs. Ils révisent leur boussole morale et expriment des regrets quant à la manière dont les ouvriers sont traités et au manque de visibilité de leur situation.

After Rana Plaza © Ismail Ferdous
After Rana Plaza © Ismail Ferdous & Hasan Chandan

Former l’opinion publique

Le projet d’Ismail Ferdous est un très bon exemple de la façon dont la photographie documentaire, couplée à une approche novatrice, peut sensibiliser à des questions qui ne sont pas suffisamment médiatisées. L’accent, de nos jours, est mis surtout sur l’immigration et les migrants, la dégradation de l’environnement et les grands conflits internationaux. Le travail de Ferdous attire l’attention sur d’autres problèmes moins visibles, sur des vérités inconfortables quant à notre économie mondiale et à ce qu’implique la demande de vêtements bon marché. En 2010, à New York, lors de la Fashion week, ces photographies ont été présentées au public au Lincoln Center ainsi qu’au magasin de vêtements Children’s Place, sur l’Union Square, 

Mais si ce travail est le porte-parole des victimes de la tragédie et leur donne un sentiment de dignité, Ismail Ferdous est parfaitement conscient que le changement de politique ne viendra pas des travailleurs eux-mêmes, mais de ceux qui ont un pouvoir décisionnel. Son exposition avait pour but de sensibiliser et mobiliser les classes supérieures au Bangladesh, et elle a réussi à le faire en attirant l’attention de personnalités publiques majeures, dont le Dr Kamal Hussain, politicien très en vue et père fondateur de la constitution bangladaise, qui est venu voir l’exposition accompagné de sa famille.

Dix ans plus tard encore, la tragédie du Rana Plaza continue d’alimenter le débat sur l’économie mondiale et la nécessité d’assurer des conditions de travail sûres et équitables aux ouvriers de la confection. Des projets tels que celui d’Ismail Ferdous témoignent de la capacité de la photographie à former l’opinion publique et à être un vecteur de changement.

After Rana Plaza © Ismail Ferdous
After Rana Plaza © Ismail Ferdous & Hasan Chandan
After Rana Plaza © Ismail Ferdous
After Rana Plaza © Ismail Ferdous & Hasan Chandan

After Rana Plaza est un projet de collaboration entre le photographe bangladais Ismail Ferdous et l’ambassade du Royaume des Pays-Bas.

Ne manquez pas les dernières actualités photographiques, inscrivez-vous à la newsletter de Blind.