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Menaces sur le Grand Bleu 

Les mers et océans représentent 70 % de la surface terrestre et 97 % de l’eau sur Terre. Avec la volonté de promouvoir leur protection, Bercy Village nous embarque « pour un voyage entre ciel et mer » avec l’exposition « Planète Océan », ouverte du 7 octobre 2023 au 6 janvier 2024. À travers leurs photographies, Yann Arthus-Bertrand et Brian Skerry illustrent la beauté et les mystères des océans, mais aussi leur fragilité.

« Deux milliards de personnes dépendent directement des mers et des océans », commence Yann Arthus-Bertrand, photographe français connu pour son travail aérien. « La mer est reliée à l’Homme » et il nous faut en tenir compte. L’humanité en dépend, pour les ressources halieutiques (ressources alimentaires présentes dans l’eau, comme les poissons et fruits de mer), mais aussi pour les matières premières et les ressources fossiles qu’ils abritent. 

L’exploitation de ces ressources, qui s’apparente bien souvent à une surexploitation massive de celles-ci, a enclenché une extinction de masse de la faune (marine comme terrestre). Cette 6e extinction, d’après les scientifiques, est la première que l’on doit à l’Homme. Pour Yann Arthus-Bertrand, le pire est que celle-ci a lieu dans « l’indifférence des gens » qui ne mesurent pas l’impact négatif que cette extinction pourrait avoir sur l’humanité. 

Une indifférence à la hauteur de la « méconnaissance des politiques » sur le sujet. Pour le photographe, celle-ci vient d’un « manque de courage » manifeste, mais aussi d’une impossibilité des politiques a se défaire de leur électorat. Selon lui, par peur de n’être réélu, certains politiques refusent purement et simplement de se renseigner sur le sujet ou de prendre les mesures qui s’imposent, jouant ainsi avec la vie et le futur de leurs concitoyens.

Planète Océan © Brian Skerry

« Aime-t-on assez la vie ? »

« On se dit :”on verra bien” ou encore :”c’est la faute des autres” », s’indigne Yann Arthus-Bertrand. Mais cela ne fonctionne pas. Le photographe trouve la situation étonnante, comme si « on avait deux cerveaux. L’un, intelligent, qui nous pousse à agir et l’autre qui nous éloigne des bonnes actions, celles qu’il faudrait prendre ». 

« Aime-t-on assez la vie ? », demande-t-il. Une question dont la réponse n’est peut-être pas si évidente. Un « oui ! » assumé doit entraîner une révolution : dans nos modes de vie, dans notre perception de la nature et notre rapport à elle. Dans notre façon de produire et de consommer. Et résulter en de véritables actions politiques en faveur du climat, les Hommes politiques étant  « comme des miroirs de ce que nous (le reste de l’humanité) sommes ».

« Les photographes de paysage et d’environnement sont forcément engagés : parce qu’ils voient le changement, l’impact que nous avons sur la nature »

Yann Arthus-Bertrand

Dans la continuité du film documentaire” Planète Océan” réalisé et diffusé en 2012, le photographe s’associe avec Brian Skerry, un photographe-plongeur américain, pour montrer la beauté et la fragilité des océans. « On ne les voit généralement que du ciel, d’en haut. Et lorsque l’on plonge, pour ceux qui en ont l’occasion, on n’en voit qu’une partie infime », explique-t-il. « Il y a là-dessous un monde complètement, absolument incroyable !  » Ne connaissant rien à la photographie sous-marine et ne plongeant pas, comme il le dit lui-même,  le photographe français a donc fait le pari de cette association. 

« Je ne sais pas si la photographie est le bon médium, mais chacun à un rôle à jouer, et je fais ma part », explique Yann Arthus-Bertrand. Il est cependant sûr d’une chose : « Les photographes de paysage et d’environnement sont forcément engagés : parce qu’ils voient le changement, l’impact que nous avons sur la nature. » Il précise que, lorsqu’il photographie, il n’a pas le temps de penser à l’influence que son travail aura sur l’engagement des gens. Il y croit, donc, indéniablement. 

Baie de Kabui sur l’île Waigeo, archipel des Raja Ampat, province de Papouasie occidentale, Indonésie (0°19′ S – 130°37′ E). © Yann Arthus-Bertrand

Les Hommes et la mer 

Lorsque l’on parle de l’impact de l’Homme et du réchauffement climatique sur les mers et les océans, le premier élément qui vient à l’esprit est la fonte des glaces (glaciers d’altitude, banquises…) et la montée des eaux qu’elle entraîne. Or, le réchauffement de l’eau en lui-même entraîne une hausse du niveau de la mer : « Les océans – et les mers – se dilatent », selon Sylvie Dufour, directrice de recherche au CNRS et chargée de mission Mer au Muséum national d’Histoire naturelle, rappelant qu’une eau plus chaude prend plus de place. 

« L’érosion côtière est le premier impact que l’on peut citer. Des îles entières vont aussi être englouties, à terme », explique la scientifique. En France, la Manche et l’Océan Atlantique grignotent régulièrement les plages et falaises, entraînant l’évacuation de villages, l’effondrement de maisons et l’affaissement des sols. « Et une grande partie de l’humanité vit près des côtes », souligne-t-elle. 60 % de la population mondiale vit en effet dans les grandes zones côtières, dont 3,8 milliards à moins de 150 km d’un rivage, selon l’Observatoire du Littoral. 

Planète Océan © Brian Skerry

Et le réchauffement des océans n’est pas prêt de s’arrêter. D’abord parce que celui de l’atmosphère continue. Ensuite, parce que la fonte des banquises entraîne une « boucle de rétroaction positive » (on parle aussi de cercle vicieux). « La surface blanche de la glace laisse la place à celle, plus sombre, des océans », explique Catherine Jeandel, océanologue géochimiste, directrice de recherche au CNRS et membre du Laboratoire d’études en géophysique et océanographie spatiales. « Là où les banquises renvoient la chaleur du soleil hors de l’atmosphère, les océans, bien plus sombres, absorbent cette même chaleur. » L’Arctique a ainsi perdu 20 % de sa surface initiale cette année

L’océan a absorbé 90 % de l’excès de chaleur due aux gaz à effet de serre. Le réchauffement des océans et la fonte des glaces amènent leur cortège d’effets néfastes : désalinisation de l’eau de mer, modification des courants océaniques (les courants froids restant dans les profondeurs et ceux, plus chauds, allant à la surface). L’océan a aussi capté 30 % du gaz carbonique émis depuis l’ère industrielle, entraînant son acidification.

« Il faut aussi prendre en compte les autres facteurs anthropiques », souligne Sylvie Dufour. « Le premier est la surpêche, due à la pêche industrielle et qui entraîne la baisse de populations », voire la quasi-disparition de certaines espèces comme « le terrible exemple de la morue dans l’Atlantique Nord ». On peut aussi  évoquer l’exemple du vaquita dont il ne reste qu’une dizaine d’individus dans le monde.

« La pêche, mais aussi nombre d’activités commerciales, touristiques, nécessitent en plus la construction d’infrastructures comme des ports, des marinas, des usines et des zones industrielles qui entraînent des destructions côtières liées aux aménagements. » À cela, s’ajoute la pollution plastique, celle aux hormones (qui entraîne des changements de sexe chez certaines espèces de poisson), la pollution sonore et les rejets gaziers qui modifient l’acidité des océans. L’ensemble perturbe fortement la vie marine, comme la reproduction de certaines espèces qui finissent remplacées par d’autres. 

« On sait que c’est en train de se passer, mais on ne voit pas encore clairement les conséquences. On voit les effets du réchauffement climatique de façon plus palpable sur les continents d’aujourd’hui », souligne Catherine Jeandel. 

Protéger nos océans 

« J’ai laissé l’hélicoptère, je fais maintenant sans », explique Yann Arthus-Bertrand. En 1999, lorsqu’il publie La Terre vue du ciel, les images sont réalisées lors de vols, ce qui lui vaut nombre de critiques. Difficiles de promouvoir la protection du climat lorsque l’on participe soi-même à la pollution. Mais le photographe a su apprendre de ses erreurs et s’adapter à son époque : il utilise maintenant des drones, « moins polluant ». 

Au-delà de l’engagement de chacun, des solutions existent déjà comme la pêche artisanale. Moins destructrice – elle ne racle pas les fonds marins et limite les risques d’attraper et tuer des espèces protégées -, elle « favorise aussi l’activité économique locale et la création d’emplois dans le secteur ». Du deux en un, selon Sylvie Dufour. Certaines sont déjà en place, avec un effet positif ressenti : « Pendant une période, la surpêche de la Coquille Saint-Jacques a failli entraîner sa disparition des côtes françaises », explique la scientifique. « Les pêcheurs, en accord avec les autorités compétentes, ont pris des mesures de régulation de l’exploitation – quotas, périodes de pêche autorisées -, ainsi que des mesures de reproduction. Aujourd’hui, la situation s’est grandement améliorée pour la Coquille Saint-Jacques tout en permettant que la pêche se poursuive. »

Planète Océan © Brian Skerry

« La pêche minotière a aussi un impact très négatif », explique-t-elle. Principalement destinée à la fabrication de farine de poissons, elle ne nourrit pas directement les hommes, mais est utilisée dans l’élevage de poissons. Elle représente une part importante de la pêche globale. Des projets d’aliments alternatifs comme des « farine d’insectes » sont à l’étude pour « remplacer » celles actuellement utilisées. 

La création d’aires marines protégées est aussi une solution évoquée, avec l’objectif actuel de 30 % d’Aires Marines Protégées pour la France. Sylvie Dufour questionne cependant la pertinence de celle-ci, lorsque l’aire créée n’entraîne aucune suppression d’activité « Un projet d’aire internationale est aussi à l’étude dans l’Antarctique, dans les régions polaires Sud. »

Mais l’ennemi public numéro un dans la lutte contre le réchauffement climatique reste les gaz à effet de serre. « Le meilleur atome de carbone est celui qui reste dans le sol », martèle Catherine Jeandel, précisant que « réduire la quantité de gaz à effet de serre émis », est la meilleure méthode, et de loin. Comme le mentionne les derniers rapports du GIEG, « aucun nouveau projet pétrolier et/ou gazier ne doit voir le jour ». Mais cela implique un réel engagement des politiques internationaux ! Il faut aussi, selon elle, éviter le syndrome du sauveur : « ce n’est pas la planète que nous sauvons en agissant, c’est nous-même ! » 

« toute décision (politique) nécessite l’assentiment des gens. Cela passe par le partage de l’information et par la compréhension de celle-ci mais aussi par la sensibilisation aux enjeux »

Sylvie Dufour

Catherine Jeandel juge le travail d’artistes et photographes engagés comme une excellente chose : « Ils font ressentir et transmettent ce que je n’arrive pas toujours à montrer avec des courbes. La sensibilité et l’émotion permettent d’atteindre d’autres fibres humaines, et amènent un autre degré de compréhension », conclut la scientifique. 

Un avis partagé par Sylvie Dufour, pour qui « toute décision (politique) nécessite l’assentiment des gens. Cela passe par le partage de l’information et par la compréhension de celle-ci mais aussi par la sensibilisation aux enjeux ». Elle ajoute que tous n’ont pas la chance de « connaître la mer, notamment ceux qui vivent loin dans les terres ou ceux qui n’en n’ont pas l’opportunité sociale. Il faut donc leur faire comprendre et aimer ce qu’est la mer » et pour cela, «  même si l’art est important, il faudrait aussi permettre à chaque enfant de voir et ressentir un jour la mer, pas seulement sur images… ».

Barracuda Keys, Floride, États-Unis (24°43′ N – 81°38′ W). © Yann Arthus-Bertrand

« Planète Océan » est une exposition gratuite et accessible à tous, à retrouver dans les passages couverts de Bercy Village, du 7 octobre 2023 au 6 janvier 2024 et du lundi au dimanche, de 10h à 2h.

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