Blind vous propose une sélection des meilleurs livres photo de l’année, à offrir à vos proches.

© Martin Parr, Magnum Photos

Impossible de résumer une année éditoriale tant la production de livres photo est vaste. Plus que jamais précieux en ces mois où les musées ont fermé, les ancêtres des albums photo constituent un des supports majeurs du médium depuis sa genèse. L’intérêt est grandissant, comme le prouvent les nombreux prix qui leur sont consacrés dans le monde. Sans parler du fait qu’ils sont devenus des objets de collection à part entière. Dans notre sélection subjective, quelques tendances se dégagent : les ouvrages reposant sur des vis-à-vis, des face-à-face ou des correspondances entre photographes, dessinateurs, peintres ou anonymes. Ils mettent en lumière un mouvement plus vaste : la transdisciplinarité et la fin des frontières séparant les arts, les professionnels et les amateurs. Dix livres où photographie rime avec rétrospective, découverte, surprise, engagement ou humour !

 

1/  Helmut Newton, Legacy 

Couverture NEWTON LEGACY

Il a fait les riches heures des magazines Vogue ou Elle avant d’être exposé dans de prestigieux musées du monde entier. Et ses archives sont réunies dans une fondation portant son nom à Berlin. Provocantes mais aussi pleines d’humour, les images d’Helmut Newton font souvent grincer des dents. Le photographe né en Allemagne en 1920 et décédé en 2004 a marqué son temps tant il a su s’affranchir des règles établies, développant l’image d’une femme sensuelle et érotique, souvent forte, voire dominatrice. Synthétisant cinquante ans de parcours, l’ouvrage réunit ses plus célèbres icônes – images de mode, portraits ou nus – mais revisite aussi ses clichés moins connus, en noir et blanc comme en couleur. De belles découvertes en perspective.

Helmut Newton, Legacy, 424 pages, multilingue allemand, anglais, français, éditions Taschen, 80€. Exposition à la Fondation Helmut Newton, Berlin du 31 octobre 2021 au 22 mai 2022.

 

2/ Picasso, Brassaï, Boudot, Les oubliées 

©Anaïs Boudot, Les oubliées

Les oubliées, ce sont les femmes de l’histoire de l’art, « reléguées au rang de muses, de modèles et de compagnes », comme l’explique Anaïs Boudot, et plus largement toutes les femmes restées dans l’ombre. Après Antoine d’Agata avec Francis Bacon, The Eyes Publishing a proposé à Anaïs Boudot de répondre aux œuvres sur plaques de verre de deux artistes majeurs du 20e siècle, Brassaï et Pablo Picasso. Dans la continuité de son travail basé sur l'expérimentation du médium photographique, la jeune diplômée de l’École nationale de la photographie et du Fresnoy a élaboré une série à partir de sa collection personnelle de plaques de verres des années 1920 à 1940 représentant des portraits de femmes. Véritable petit bijou, l’ouvrage rend compte des correspondances entre les trois artistes à travers un astucieux jeu de pages de formats différents ou se dépliant.

Picasso, Brassaï, Boudot, Les oubliées, 80 pages, français et anglais, The Eyes Publishing, 45€.

 

3/ Martin Parr & The Anonymous Project, Déjà View

© Martin Parr (Magnum Photos)

Le titre en forme de jeu de mots donne le ton, tout comme la couverture jaune citron qui ne passe pas inaperçue. On ne présente plus le so british Martin Parr et son impertinent point de vue sur le monde – particulièrement sur ses compatriotes –, le tout relevé par l’usage du flash en plein jour qui accentue l’absurdité des situations, jusqu’à la cruauté quand il s’agit de portraits. De son côté, The Anonymous Project est une collection réunissant des diapositives couleur du monde entier. Elle a été initiée en 2017 par Lee Shulman qui n’a de cesse de faire vivre ce fonds atypique d’images amateurs délicieusement rétro via des installations. Ce fut le cas aux Rencontres d’Arles 2019 où le spectateur était immergé dans la reconstitution d’une habitation où l’image était partout : dans un tiroir de commode ou d’un frigidaire, imprimée sur des tapis ou des coussins. L’ouvrage est conçu comme une conversation visuelle où chaque double page met en vis-à-vis Martin Parr et ces anonymes. Pas besoin de se pincer pour rire tant ce livre raconte nos vies : nos vacances à la plage, les soirées arrosées entre copains ou les pique-niques sur le bord de la route !

Martin Parr & The Anonymous Project, Déjà View, 144 pages, éditions Textuel et Hoxton Mini Press, 29€.

 

4/ Plantu et Reza, Regards croisés 

Pouvoir, Massoud, Plantu et Reza

D’un côté, le photojournaliste Reza dont les images ont fait le tour du monde, publiées dans les magazines internationaux tels Life, Stern et Paris Match. Parmi elles, on connaît au moins son célèbre portrait du commandant Massoud réalisé́ dans la vallée du Panshir en Afghanistan en 1985. De l’autre, le dessinateur de presse Plantu qui, pendant plus de 50 ans, a commenté l’actualité, notamment à la une du Monde. Ces deux personnalités sont réunies dans un ouvrage original puisqu’il ne s’agit pas de mettre leurs travaux en vis-à-vis mais d’une collaboration. Regards croisés présente 80 créations inédites où dessins et photographies fusionnent égrenant des thématiques chères aux deux hommes : les droits des femmes, l’environnement, les enjeux de pouvoir, les bouleversements du monde, etc. Un point de vue unique sur l’histoire de ces dernières décennies enrichi de commentaires de ceux que Pierre Bongiovanni, écrivain et critique qui introduit l’ouvrage, qualifie de « frères d’encre et d’images ».

Plantu et Reza, Regards croisés, 192 pages, éditions Gallimard, 30€.

 

5/ Nicholas Nixon, Une infime distance 

The Brown Sisters, Brookline, Massachusetts, 2018 © Nicholas Nixon courtesy Fraenkel Gallery

À raison d’une photographie par an depuis 47 ans, Nicholas Nixon est sans doute le photographe qui réalise la série la plus longue de l’histoire de la photographie. Les fameuses « Brown Sisters » l’ont rendu célèbre dans bien des pays. Mais en France, en dehors de ces images, on connaît mal Nicholas Nixon. À l’occasion de l'exposition présentée à la galerie du Château d’Eau, Christian Caujolle, son directeur artistique, propose des morceaux choisis dans les cinquante ans du parcours du photographe américain. Ce florilège est à retrouver dans un ouvrage publié en coédition avec Atelier EXB. Qu’il photographie ses propres enfants, des végétaux, des malades du Sida en phase terminale ou des vieillards, la délicatesse est toujours au rendez-vous. « … il peaufine sa stratégie du “rapprochement” d’avec ses sujets, celle-là même qui transforme l’acte photographique en une expérience humaine », écrit Gilles Mora en introduction. Cette intimité avec ses modèles ne fait jamais de Nicholas Nixon un voyeur. Est-ce parce que les thèmes qu’il aborde – la vie, la mort, la maladie et le passage du temps – nous concernent tous ? Sans doute, mais aussi parce que cette « infime distance » qu’il utilise, pour reprendre le titre de l’ouvrage, est la bonne.

Une infime distance, Nicholas Nixon, 168 pages, coédition le château d’eau/Atelier EXB, 45 €.

Exposition à la galerie du Château d’Eau, Toulouse, du 2 novembre 2021 au 16 janvier 2022.

 

6/ Rock Covers. 40th Ed.

David Bowie, Hunky Dory, 1971, RCA

Aujourd’hui objets de collection à part entière, les disques vinyles que l’on plaçait délicatement sur la platine sont aussi des objets culte pour tout passionné de musique qui se respecte. Qu’on se le dise, ils ne témoignent pas seulement d’une époque révolue. Les pochettes racontent autant l’histoire de la musique – d’Elvis Presley à Iron Maiden, c’est toute l’histoire du rock qui défile – que leur époque. Voici les 750 disques « qui ont fait l’histoire », comme le précise le sous-titre de cet ouvrage petit prix paru chez Taschen. 250 d’entre eux font l’objet d’un commentaire de la part de spécialistes. Certaines couvertures sont célèbres parce que les disques sont rares, d’autres parce qu’elles ont fait scandale. Et il y a celles qui ont été réalisées par de grands photographes. C’est le cas de celle de Queen II signée Mick Rock décédé récemment qui, en 1974, s’était inspiré d’un célèbre portrait de Marlene Dietrich par George Hurrel, photographe emblématique du glamour hollywoodien des années 1930. Dix ans plus tard, le groupe fait appel à ce dernier qui signe la pochette de leur album The Works

Rock Covers. 40th Ed., 512 pages, éditions Taschen, 20 €.

 

7/  Karen Marshall, Between Girls

Jen, Blake et Rachel (1985-1986) © Karen Marshall from Between Girls

New York, Upper Est Side, 1985. C’est le temps des copines et de l’aventure… Elles s’appellent Molly, Jen, Zoe, Blake, Leslie ou encore Rachel. Elles sont adolescentes, le temps des premières fois : cigarettes, baisers, sorties nocturnes, petits copains. Alors étudiante à l’ICP, Karen Marshall entreprend un travail documentaire sur cette bande de copines, à la faveur d’une rencontre avec Molly Brover alors âgée de 16 ans qui l’introduit à son groupe d’amies. Malgré le décès accidentel de cette dernière quelques mois plus tard, Karen Marshall poursuit ce travail régulièrement jusqu’en 2015. Le temps passe, elles se marient, ont des enfants… Et Karen Marshall continue de les suivre individuellement. C’est à ces parcours de vie sur trente ans que nous convie cet ouvrage poignant dont la mise en page a été achevée au moment de l’apparition du Covid. Pour la photographe, c’est un signe : « D’une certaine façon, cela a du sens qu’un projet comme celui-ci, qui témoigne des liens qui nous unissent les uns et les autres, soit désormais partagé par le monde ».

Karen Marshall, Between Girls, 268 pages, éditions Kehrer Verlag, 45 €.

 

8/ René Maltête, Inventaire poétique : la plus grande découverte

Pas dans la neige, Square, Richard Lenoir, Paris, années 1960 © René MALTETE-GAMMA RAPHO

On a tous en tête des images de Robert Doisneau, Willy Ronis, Sabine Weiss, figures phare de la photographie humaniste, mais qui connaît René Maltête ? Le volumineux et épais ouvrage qui paraît aux éditions du Chêne sous la direction de Audrey Hoareau qui s’est plongé au cœur de ses archives rend justice à ce photographe oublié. Il réunit 300 images noir et blanc et quelques rares en couleurs prises entre 1950 et 1970. Né en 1930, René Maltête a fait partie des agences Gamma et Rapho. Comme ses confrères, il a porté sur le monde un regard bienveillant et plein d’humanité, dénichant la poésie dans la rue et dans l’ordinaire. Ses thèmes de prédilection sont la Bretagne, le monde des paysans, artisans et ouvriers, Paris, les vacances, etc. pour reprendre quelques chapitres du livre. « Il est facile d’adorer deux mille ans après. Il est malaisé de saisir la vérité dans l’actualité qui se bouscule chaque jour devant nous », écrit René Maltête, des mots plus que jamais d’actualité dans notre monde actuel régi par l’immédiateté. S’il nous donne à voir le monde d’hier, René Maltête nous fait aussi réfléchir à celui d’aujourd’hui. 

René Maltête, Inventaire poétique, 368 pages, éditions du Chêne, 49 €.

 

9/ Frédérique Daubal, Overprint 

OVERPRINT, Frédérique Daubal, Filigranes, 13-47

Depuis une quinzaine d’années, Frédérique Daubal travaille dans le graphisme, la direction artistique pour des marques, le design textile ou encore l’édition. Paul Smith, Kenzo, les éditions du Rouergue, l’Institut Français de la Mode et Libération sont ses clients. Gérer des formes, des couleurs et de la matière, elle sait faire. Son travail personnel développé parallèlement à ses commandes est imprégné de tous ses savoir-faire. Pas moins de 560 créations visuelles sont réunies dans cet ouvrage de 312 pages. Une mine ! Imaginez plutôt : un portrait avec une feuille de chou en guise de masque, des verres posés sur les yeux, des pommettes cousues de fil rose ou une tomate à la place de la tête. Usant de différentes techniques – collages, superpositions, mise en scène, etc. – Frédérique Daubal s’amuse à déconstruire le monde très codé des images publiées dans les magazines. Et ses jubilations sont contagieuses. Vous reprendrez bien un peu d’absurde et d’humour ?

Frédérique Daubal, Overprint, anglais/français, 312 pages, éditions Filigranes, 40 €.

 

10/ Luiz Zerbini, Botanica, Monotypes 2016-2020

2017 Blue, orange, green and gold II LZ02264 © PatKilgore

Ode à la nature, cet ouvrage ne présente pas des photographies mais des estampes obtenues par un procédé non reproductible. Né au Brésil en 1954, Luiz Zerbini est un adepte de la diversité artistique : il pratique aussi bien la sculpture, le dessin, la photographie que la vidéo. Ces étonnants portraits de végétaux ne sont pas sans évoquer les cyanotypes de Anna Atkins, autrice de ce que l’on considère comme le premier livre de photographie. Pour les réaliser, le Brésilien place feuilles, fleurs et branches directement sur une plaque de métal préalablement encrée avant d’y apposer la feuille de papier qui fait office de tirage. Résultat : une forêt vierge imaginaire aux couleurs flamboyantes qui s’épanouit dans ce livre grand format publié par la Fondation Cartier pour l’art contemporain qui a exposé Luiz Zerbini dans des expositions collectives en 2018 et 2019.

Luiz Zerbini, Botanica, Monotypes 2016-2020, version française ou anglaise, éditions Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, 308 pages, 95 €.

 

Par Sophie Bernard

Sophie Bernard est une journaliste spécialisée en photographie, contributrice pour La Gazette de Drouot ou le Quotidien de l'Art, commissaire d'exposition et enseignante à l'EFET, à Paris.

 

 

Jean Shrimpton, British Vogue, 1966 © Helmut Newton Foundation, Berlin

 

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