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Tako Robakidze, frontières insidieuses

Tako Robakidze, frontières insidieuses

Le projet « Creeping Borders » de Tako Robakidze porte sur l’occupation russe en Géorgie, et décrit comment l’installation de barrières artificielles le long de la ligne d’occupation affecte la vie à la fois des individus et de communautés entières.
Les habitants des villages voisins des territoires occupés vivent dans la peur constante de la guerre, car des entraînements militaires ont lieu à proximité de leurs maisons. Village de Mereti, Géorgie. 2017 © Tako Robakidze

Cette année, la lauréate du prix Stanley Greene Legacy et de la bourse associée est Tako Robakidze, pour son projet au long cours, « Creeping Borders » (« Les frontières glissantes »). Le prix est décerné par l’agence NOOR, un collectif mondial de journalistes, et la Fondation NOOR, un organisme à but non lucratif qui œuvre pour le changement social par le biais de la photographie documentaire.

Tako Robakidze, originaire de Géorgie, est née dans les dernières années de l’Union soviétique. Elle a grandi dans une période difficile en Géorgie, pendant une guerre civile, sans électricité ni gaz, mais riche d’histoires d’injustice et autres violations des droits de l’homme. Après l’effondrement de l’Union soviétique au début des années 1990, les séparatistes russes des régions d’Abkhazie et de Tskhinvali en Géorgie commence à lutter pour leur indépendance. Les combats déplacent environ 300 000 Géorgiens. En 2008, la « guerre des cinq jours » oppose la Russie et la Géorgie, à l’issue de laquelle environ 20 % de la Géorgie est passée sous contrôle russe. Depuis 2011, les forces armées russes installent des frontières artificielles entre le territoire géorgien sous contrôle russe et le reste du pays. « C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’étudier le droit à l’université. Les connaissances que j’y ai acquises m’ont rendue encore plus sensible aux thèmes sociaux et m’ont permis de comprendre plus en profondeur ce que représentent les droits de l’homme », explique la photographe.

Omar Janashia, du village d’Aradu, vit dans le sanatorium « Gelati » avec sa sœur Shusha depuis presque 27 ans. Il se souvient que pendant la guerre, les Mkhedrioni (groupe paramilitaire nationaliste géorgien) les ont abandonnés et que le village a été défendu par les gens de son âge. Tskaltubo, 2021 © Tako Robakidze
Lisa, 10 ans, joue avec les rideaux. Sa famille vit dans le sanatorium « Megobroga » depuis 27 ans. Tskaltubo, 2021 © Tako Robakidze

Dans le même temps, Robakidze commence également à s’intéresser à la photographie. En parallèle de ses études universitaires, elle s’inscrit dans une école de photographie documentaire, « Sepia », où elle rencontre son mentor, David Tskhadadze, qui l’initie à la photographie documentaire. « Grâce à la narration visuelle, j’ai pu découvrir des histoires humaines étonnantes. Et j’ai senti que j’avais découvert quelque chose qui allait devenir important dans ma vie. J’ai trouvé le parfait moyen d’exprimer mes pensées. »

Avec la poursuite de l’occupation russe, la pratique consistant à renforcer les lignes qu’ils considèrent comme des frontières, a laissé les communautés locales divisées à plus d’un titre. Ce n’est pas seulement la barrière physique, mais la division de la famille et de la communauté qui a également eu un effet majeur sur la vie en Géorgie. Tako Robakidze raconte : « L’installation de clôtures en fil de fer barbelé et d’obstacles artificiels continue d’affecter considérablement la vie quotidienne de la population locale, divisant familles et communautés, empêchant les contacts entre les personnes ; bloquant l’accès aux services médicaux d’urgence, aux établissements d’enseignement, aux terres agricoles, à l’eau ; parce qu’ils sont menacés de perdre leurs terres, les agriculteurs cessent de semer et de labourer. Les fils électriques coupent les jardins en parcelles et laissent les familles sans aucun revenu. Les habitants n’ont plus la possibilité d’envoyer leurs vaches pâturer librement. Les gens ne sont pas autorisés à se rendre sur les tombes de leurs proches, que ce soit à Pâques, à un anniversaire ou à la date du décès ; dans ce cas, ils allument symboliquement une bougie et boivent du vin, en souvenir de leurs proches décédés, non loin de la clôture de barbelés. »

Ina d’Ochamchire avait 18 ans lorsque sa famille est arrivée à Tskaltubo. Elle était à la mer avec ses amis quand ils ont vu les avions, puis ils ont entendu le bruit des coups de feu. Elle ne savait pas ce qui se passait. À la maison, on lui a dit que la guerre avait commencé. C’était le 14 août. Elle s’est enfuie avec sa sœur dans la région d’Imereti. Ina a été kidnappée à Tskaltubo. Elle a élevé seule ses trois enfants. Maintenant, elle attend d’obtenir un appartement. Tskaltubo, 2021 © Tako Robakidze
Luka et Elene. Leur famille est venue de Gagra et vit dans le sanatorium « Metallurge » depuis 29 ans. « Nous vivons dans une prison ouverte », dit Lali, leur grand-mère. « C’est un emprisonnement, rien d’autre. Les enfants grandissent au troisième étage. Nous sommes enfermés à la maison par manque d’argent ». Tskaltubo, 2021 © Tako Robakidze

Les personnes prises à franchir les lignes que les Russes considèrent comme une « frontière » sont détenues pour « franchissement illégal de la frontière », et font face à un sort incertain. Les personnes détenues pour « franchissement illégal » sont alors emprisonnées à Tskhinvali (capitale de la région autoproclamée de Tskhinvali/Territoire d’Ossétie du Sud). A ce jour, les populations sont privées d’informations: personne ne sait quand aura lieu leur procès, quelle décision sera prise, personne ne sait quand ces personnes seront libérées, dans un mois ou dans un an. « Ces détentions sont utilisées comme pression psychologique sur la population locale. Il y a eu un cas tragique en 2018, lorsqu’un Géorgien de trente-cinq ans, Archil Tatunashvili, a été détenu par les forces d’occupation sous contrôle russe le 22 février, et a été torturé et tué le 23 février. Le corps d’Archil Tatunashvili a été remis aux autorités géorgiennes 26 jours après sa mort », raconte Tako Robakidze.

Avec l’argent du prix et de la bourse Stanley Greene Legacy, Tako Robakidze a aujourd’hui l’intention de poursuivre son travail sur les frontières de la Géorgie : « Je veux continuer à travailler sur l’histoire de l’occupation dans mon pays. Grace à ce prix, je suis sur le point d’entamer le prochain chapitre. J’ai envie de couvrir des histoires du point de vue des personnes qui ont encore accès au territoire occupé, afin d’apporter un éclairage nouveau sur le sujet. Et j’espère lancer une plateforme distincte sur mon site web, consacrée aux histoires des personnes touchées par la guerre et à celles qui n’ont plus de foyer dans leur propre patrie. » 

Marina était institutrice dans le village de Kemerti, qui est aujourd’hui en territoire occupé. Après la guerre de 2008, elle et sa famille se sont installées dans un camp de déplacés dans le village de Shavshvebi. Même si les habitants de la région de Tskhinvali connaissent la guerre depuis vingt ans et que les fusillades font partie de leur quotidien, ils n’avaient jamais imaginé qu’un jour ils devraient quitter leurs maisons. Village de déplacés de Shavshvebi, Géorgie © Tako Robakidze

Par Robert Gerhardt

Robert Gerhardt est un photographe et journaliste indépendant basé à New York. Ses images et ses écrits ont été publiés notamment par The Hong Kong Free Press, The Guardian, The New York Times et The Diplomat.

Plus d’images de Tako Robakidze sur son Instagram. Plus d’informations sur le Stanley Greene Legacy Prize and Fellowship ici, et sur le site de l’agence NOOR.

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