Blind Magazine : photography at first sight

Révision du rôle de New York dans la traite des esclaves

Nona Faustine relie le présent et le passé grâce à de spectaculaires autoportraits qui résistent à l’effacement de l’histoire de la Grosse Pomme.
Nona Faustine
« Dorothy Angola, Reste Libre, sur la Terre des Noirs », Minetta Lane, Village, NYC, 2021, de White Shoes (MACK, 2021) © Nona Faustine, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de MAC.

Pendant des siècles, New York a dominé le commerce transatlantique d’esclaves, servant de point d’entrée pour les Africains, le rhum et la canne à sucre – pourtant, cette horrible histoire a été largement ignorée et occultée. Cherchant à établir un lien entre le présent et le passé, la photographe afro-américaine Nona Faustine a posé nue sur les sites des ventes aux enchères d’esclaves, des lieux de sépultures, des fermes esclavagistes et des lieux côtiers où les navires négriers accostaient. Un hommage poignant à ses ancêtres. 

« À quoi ressemble une personne noire aujourd’hui dans ces lieux où les Africains ont été vendus il y a un siècle et demi ? Qu’est-ce que ça fait d’être aussi nu, aussi vulnérable, exposé à la vue de tous ? » s’interroge Faustine dans son nouveau livre White Shoes (MACK). Déterminée à le découvrir, la native de Brooklyn s’est rendue, à 7 heures du matin, par une froide journée de mars affichant 0 degré, dans le Financial District, là où s’est tenu le premier marché aux esclaves, ne portant qu’une paire de souliers blancs et des chaînes.

« Je me suis souvent demandé si ce n’était pas le fait d’apporter là-bas mes propres sentiments qui faisait de cette expérience ce qu’elle était. Je n’ai pas été capable de ressentir ne serait-ce qu’une trace de la tristesse et de la douleur de ce qui se déroulait là autrefois, mais je m’y attendais », poursuit-elle. « Ce que j’ai ressenti, c’est l’énergie de New York, et ce que cela fait d’être une femme libre jusqu’à un certain point, nue dans le monde, exposée dans ma ville. J’ai ressenti de la peur, de la fascination. J’avais les yeux grands ouverts, et pourtant j’avais l’impression d’être présente et de ne pas y être. »

« Marche vers la liberté Frederick Douglass », Eglise St. & Lispenard St., NYC, 2015, de White Shoes (MACK, 2021) © Nona Faustine, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de MAC.

Les cicatrices de la terre

Même si Juan Rodrigues, homme noir libre, est devenu le premier résident permanent non indigène de Manhattan en 1613, à peine treize ans plus tard, onze Africains ont été amenés sur l’île pour travailler comme esclaves. Au cours du siècle suivant, la demande de main-d’œuvre augmente de façon exponentielle à mesure que les colons hollandais et anglais couvrent de constructions la pointe sud de l’île, aujourd’hui l’une des capitales financières du monde.

Nona Faustine
« Comme un cadavre en gestation, le navire l’a expulsée dans le patriarcat », Côte Atlantique, Brooklyn, NY, 2012, de White Shoes (MACK, 2021) © Nona Faustine, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de MAC.

Après avoir conquis la ville en 1664, les Britanniques la nomment en l’honneur du duc d’York, qui détient une participation majoritaire dans la Royal African Company. New York compte rapidement la plus grande population d’esclaves du Nord, les personnes asservies représentant 25 % de la population. Avec des esclaves forcés de travailler dans 41 % des foyers de la ville, New York rivalise avec Charleston comme cité où l’esclavage est le plus répandu. 

En 1711, la ville  établit le premier marché aux esclaves officiel, à l’intersection de Wall Street, qui a été construit par des esclaves en 1653 pour protéger les colons néerlandais des membres de la Première Nation de la Tribu Lenape. Au cours du siècle suivant, l’esclavage prospère dans tout New York. Les Africains capturés arrivent à la jetée connue sous le nom de South Street Seaport, destination touristique prisée de nos jours, avant d’être vendus comme esclaves. 

« Des esprits bienveillants, traçant des pas libres pieds nus de ce monde à l’autre », 2021, de White Shoes (MACK, 2021) © Nona Faustine, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de MAC.

« Combien de grands esprits ont été emprisonnés, vendus et réduits au statut de cheval, de mule ou de vache ? » écrit Nona Faustine dans White Shoes. « J’ai pensé au potentiel perdu, aux grands artistes, brillants universitaires, écrivains, princesses, princes, philosophes, enseignants, architectes, inventeurs et scientifiques. Des gens qui auraient pu contribuer à la société d’une kyrielle de façons incroyables. Prier et réfléchir, cela vous change. Je me suis retrouvée là, incapable de bouger. »

En solidarité avec les millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont subi ce sort brutal durant des siècles, les images silencieuses de force et de vulnérabilité de Faustine défient une histoire de la photographie qui a souvent été utilisée pour soutenir la suprématie blanche. Ces images traversent la ville vers des terres sacrées, dont la plupart ne portent aucune trace du passé, pour découvrir des histoires enfouies. 

Leur plus grande richesse est venue de leurs corps

Nona Faustine
« Il reste peu de marqueurs, mais votre corps noir est le marqueur. La terre contient la mémoire de votre existence. Tu n’as qu’à la mettre dans son état naturel pour t’en souvenir. – Harriet Tubman » © Nona Faustine, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de MAC.

À l’époque – comme aujourd’hui –, le 1% domine la structure politique, économique et sociale de New York : seulement une douzaine de familles contrôlent le commerce d’esclaves de New York. On l’a peut-être oublié, mais pas les rues. Quelque 82 rues de Brooklyn portent leurs noms en hommage. Même après l’abolition de l’esclavage dans tout l’État, le 4 juillet 1827, New York a dominé le commerce illégal d’esclaves vers l’Amérique du Sud, Cuba et le Brésil. Des banques, des compagnies d’assurance et des institutions de premier plan, dont l’université Columbia, JP Morgan Chase, Lehman Brothers et New York Life, ont profité du trafic d’êtres humains, créant ainsi une solide alliance pro-Confédération dans le Nord. 

Comme le révèle Nona Faustine tout au long des pages de White Shoes, les vestiges de l’esclavage sont dissimulés – le plus tragiquement occulté est peut-être l’histoire de ceux qui se sont battus, que ce soit par des soulèvements ou des actions politiques. Faustine se photographie sur le site de l’Oyster House de Thomas Downing sur Broad Street, un restaurant qui accueillait l’élite des hommes d’affaires et des politiciens de la ville au 18e siècle et qui servait également d’étape au chemin de fer clandestin (pour les esclaves en fuite vers le Canada). Elle a également visité les lieux où les esclaves se sont soulevés, les établissements noirs historiques et les endroits où les abolitionnistes noirs ont marché dans leur quête incessante de liberté.

« Ethéré », Seneca Village, Central Park, NYC, 2021, de White Shoes (MACK, 2021) © Nona Faustine, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de MAC.

Guidée par ses ancêtres, Nona Faustine remplit les blancs d’un récit criblé d’omissions et de désinformation pour rendre un émouvant hommage à ceux dont l’histoire n’a jamais été racontée. « Faustine fait de son corps nu un corps témoin, un corps transgressif, un corps héroïque, un corps puissant », remarque le critique d’art Seph Rodney dans un texte de White Shoes. « Et de cette manière, elle démontre à ses lecteurs que le corps de chacun, sous tous ses aspects, doit être sien, ou alors tout est perdu. »

Nona Faustine : White Shoes est publié chez MACK, €50, £45, $60.

Nona Faustine
« …une soif de liberté totale … avait été son seul motif de fuite, Oney Judge. », Federal Hall, NYC, 2016, de White Shoes (MACK, 2021) © Nona Faustine, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de MAC.

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