Evan Anderman, documentariste des catastrophes hydriques de l’Ouest Américain

Géologue de formation, pilote de son propre avion, Evan Anderman photographie depuis Denver les paysages de l’Ouest américain que l’industrie et le climat ont façonnés. Son travail aérien rend visibles les logiques d’extraction et d’épuisement que le sol, seul, ne laisse pas voir.

Si la photographie aérienne remonte à Nadar, qui réalise la première prise de vue depuis un ballon en 1858, c’est seulement au cours des 50 dernières années que la démocratisation des petits avions permet à presque n’importe qui de photographier depuis les airs. Les hélicoptères ont longtemps constitué une autre option, mais leur coût élevé en a limité l’usage aux professionnels confirmés. Depuis une dizaine d’années, les petits drones électroniques ont considérablement fait baisser les dépenses, rendant la chose accessible à tous. Par rapport aux avions, les drones sont évidemment beaucoup moins chers à l’achat comme à l’usage, et leur prise en main est devenue d’une facilité déconcertante — ils présentent toutefois encore quelques limites.

Aux États-Unis, la FAA limite actuellement leur altitude maximale de vol à 120 mètres au-dessus du sol, et ils doivent rester dans le champ de vision de l’opérateur. Selon le sujet à photographier, cela peut suffire, mais lorsque l’on cherche une perspective différente, le petit avion reste le meilleur choix.

Je photographie le paysage depuis le hublot de mon Cessna 206 depuis près de quinze ans, et c’est pour moi la plateforme idéale. Je peux utiliser l’appareil photo de mon choix et rejoindre rapidement la zone à photographier, en volant à peu près n’importe quelle altitude pendant plusieurs heures. Pendant la prise de vue, j’active le pilote automatique pour maintenir l’avion en vol stable et l’oriente de manière à survoler mon sujet sous tous les angles. J’ouvre le hublot à ma gauche, pointe l’objectif vers l’extérieur et commence à photographier, en veillant à ne pas inclure l’aile, le hauban ou le train d’atterrissage dans la composition.

Colorado, 2025 © Evan Anderman
Great Salt Lake, Utah, 2024 © Evan Anderman
Nuages, Colorado River Delta, Mexique, 2024 © Evan Anderman

Ma priorité absolue est évidemment de piloter l’avion, aussi je reste à l’écoute de tout changement pouvant indiquer un problème. Pour les zones complexes, je réduis au maximum la vitesse afin d’obtenir les meilleures images possible.

Si vous avez la chance de pouvoir photographier depuis un petit avion, voici quelques conseils pour vous aider à ramener les meilleures images possible.

Préparez le vol avec le pilote — Il est utile de s’entretenir avec le pilote avant le décollage sur les caractéristiques de son appareil : où vous serez assis, dans quelle direction vous photographierez. Si un hublot peut être ouvert, demandez-lui de vous montrer comment le faire en toute sécurité. Si un hauban en empêche l’ouverture complète, renseignez-vous sur la possibilité de le retirer (c’est ce que je fais sur mon avion). Cherchez à savoir à quelle altitude vous volerez et jusqu’où le pilote accepte de descendre. Vérifiez s’il est prêt à tourner en cercle autour des sujets qui vous intéressent. Utilisez Google Maps ou Google Earth pour prévisualiser ce que vous pourriez voir et préparez quelques prises de vue.

Les boissons — Rester hydraté, c’est bien, mais gardez à l’esprit que les petits avions n’ont généralement pas de toilettes, et adaptez votre consommation en conséquence.

La tenue vestimentaire — Il est important de s’habiller adapté à la saison. Pensez au refroidissement éolien si le hublot est ouvert, et prévoyez bonnet et gants pour les températures inférieures à 4 °C.

Le matériel photo — La plupart des appareils reflex ou hybrides conviennent pour photographier depuis un avion ; un objectif zoom est préférable pour disposer d’une plage focale allant du grand-angle au léger téléobjectif. L’avion étant en mouvement, un long téléobjectif produit rarement des images nettes. Si vous pouvez ouvrir le hublot, veillez à ne pas exposer l’objectif au flux d’air, qui provoquerait des vibrations. J’ai utilisé les Nikon D800/850, Hasselblad H5, Sony A7r4, A7r5, A7v et a6700, tous avec d’excellents résultats.

Le mode d’exposition — Les meilleurs résultats s’obtiennent en mode priorité vitesse, avec une obturation d’au moins 1/1250 s, en laissant l’appareil choisir automatiquement la sensibilité ISO.

Photographiez abondamment — Chaque image est une expérience : assurez-vous d’avoir suffisamment de cartes mémoire pour multiplier les prises de vue et rentrer avec de bons résultats. Variez les angles en alternant les vues plongeantes et les images incluant l’horizon, zoomez pour saisir des détails puis dézoomez pour situer la scène. Amusez-vous à capturer ce que vous vivez.

Zig Zags, Smyer, TX, 2019 © Evan Anderman
Dernière chance, 2019 © Evan Anderman

Dans l’entretien qui suit avec l’éducatrice et productrice Amber Terranova, Evan Anderman revient plus en détail sur son parcours aérien.

Dans votre série « Overshoot », le sujet central—l’aquifère lui-même—est invisible. Comment rendre perceptibles l’épuisement et la disparition sans photographier directement la source ?

Mon projet Overshoot (« dépassement ») affronte directement ce problème : comment photographier quelque chose d’enfoui et d’invisible ? Je l’ai abordé en me concentrant sur ce que l’eau soutient—les cultures fourragères qui alimentent les opérations d’élevage intensif au sein de notre système alimentaire industrialisé. L’aquifère s’étend du Texas au Dakota du Sud, et depuis les airs, les cercles d’irrigation par pivot s’étirent d’horizon en horizon. Avec le temps, certains rétrécissent ou disparaissent—les puits ne sont plus rentables—et c’est l’absence elle-même qui devient lisible, à travers ce qui ne peut plus être entretenu.

Comment ce projet a-t-il commencé ?

Je rentrais de New York à Denver au printemps 2019, regardant par le hublot à l’approche de l’aéroport. Le soleil était bas, sa lumière jaune rasant le paysage—et dans l’obscurité, des formes circulaires ont commencé à apparaître, sombres sur les herbes désertes. J’avais là un point d’entrée pour un projet que je remettais depuis des années. Quelques jours plus tard, je survolais l’est du Colorado et repai remarqué des cercles irrigués qui semblaient abandonnés—probablement parce que les puits n’étaient plus rentables. Ce vol a fourni l’étincelle pour enfin commencer.

Great Salt Lake, Utah, 2024 © Evan Anderman
Great Salt Lake, Utah, 2024 © Evan Anderman
Great Salt Lake, Utah, 2024 © Evan Anderman

Pouvez-vous nous en dire plus sur l’aquifère ?

L’aquifère Ogallala, l’un des plus grands réservoirs d’eau douce au monde, soutient une grande partie de l’agriculture industrielle américaine. Étendu sous huit États, il alimente près d’un cinquième de la production nationale de blé, de maïs et de bœuf. Pourtant, cette ressource considérable est en fort déclin—un exemple manifeste de dépassement écologique.

Au milieu du 20e siècle, les avancées technologiques—pompes à haute capacité et irrigation par pivot—ont transformé les Grandes Plaines arides en un moteur agricole majeur. Ces outils ont permis des extractions sans précédent, favorisant une croissance rapide des cultures et, surtout, des élevages intensifs très consommateurs d’eau. Aujourd’hui, la partie méridionale de l’aquifère est marquée par des milliers de parcs d’engraissement—signes visibles d’une économie bâtie sur l’abondance de l’eau.

Sous cette productivité apparente, l’aquifère se tarit. Depuis les années 1980, les données de l’USGS documentent des baisses significatives des niveaux, notamment au Texas, en Oklahoma et dans certaines parties du Kansas. En superposant les cartes de perte de saturation aux images aériennes des élevages intensifs, ce travail révèle une correspondance saisissante : les zones d’élevage les plus intenses coïncident avec les plus grandes pertes en eau souterraine.

Ce projet examine comment la consommation—en particulier la demande en viande—accélère l’épuisement environnemental, et pose la question de ce qui se passe quand les limites naturelles sont dépassées. Avec une gouvernance décentralisée des eaux souterraines et peu de restrictions réelles sur l’extraction, l’Ogallala s’achemine vers ce qu’on a appelé un « long adieu »—un effondrement lent et inégal, champ après champ.

Et pouvez-vous nous en dire plus sur le terme « overshoot » ?

Overshoot est un terme forgé par William R. Catton en 1980 pour décrire la situation où l’empreinte écologique d’une population humaine dans une zone géographique croît si vite qu’elle dépasse la capacité de charge de ce lieu, endommageant l’environnement plus vite que la nature ne peut le réparer. Cela peut conduire à un effondrement écologique, et donc sociétal. La région des Hautes Plaines américaines est largement soutenue par l’extraction excessive de l’aquifère Ogallala, ce qui en fait un cas d’overshoot. Ce projet cherche à documenter, depuis une perspective aérienne, les effets de cette extraction excessive sur le paysage.

Depuis les airs, le changement environnemental se perçoit différemment. Au fil des années, quelles évolutions avez-vous vu s’accumuler dans les paysages que vous survoléz ?

Le changement le plus frappant, c’est que le ciel est devenu beaucoup plus brumeux au cours des quinze dernières années—plus blanc que le nuage brun de Denver où j’ai grandi, mais bien plus omniprésent où que je vole. J’observe aussi que les cercles d’irrigation par pivot rétrécissent dans certaines zones, signe que les puits ne peuvent plus fournir autant qu’avant. Et les cicatrices d’incendies se sont multipliées : il m’arrive régulièrement d’en survoler une que je n’avais pas remarquée.

Vous survolez souvent les mêmes zones. Quels changements ne deviennent perceptibles qu’en y revenant, et comment se manifestent-ils dans le paysage ?

Les évolutions que j’observe dans les Grandes Plaines orientales sont largement liées à l’activité agricole. Il y a un certain rythme qui se déploie à une cadence presque invisible pour qui mène une vie moderne. Les champs sont semés, les cultures poussent, arrivent à maturité, sont récoltées, laissant la terre en jachère avant qu’elle soit retournnée pour la saison suivante. Nous savons intuitivement que ce cycle existe, mais nous avons rarement la possibilité d’en être témoins. Mes photographies de ces champs, prises sur de nombreuses années, permettent au regardeur d’étudier la beauté de ces cycles, d’en ressentir les rythmes et de mieux comprendre ce qui se passe dans les Plaines.

Lybrook Badlands, New Mexico, 2021 © Evan Anderman

Depuis une perspective aérienne, comment l’activité humaine s’inscrit-elle dans le paysage ? Existe-t-il des endroits où elle devient moins visible ?

Il est très difficile de trouver, aux États-Unis, un endroit où la main de l’homme n’est pas immédiatement visible, même si dans certaines parties de l’Ouest les signes sont plus espacés. Le premier indice est la trame cadastrale conçue par Thomas Jefferson dans les années 1780, qui découpe une grande partie du territoire en parcelles censées être abordables et viables.

Dans les zones peu peuplées, où cette grille est moins apparente, on peut commencer à imaginer que le paysage ressemble à ce qu’il était il y a mille, dix mille, voire un million d’années. Mais il reste toujours des indices de civilisation—une route, une clôture, n’importe quelle ligne droite est un signe immanquable—et les preuves ne font qu’augmenter ensuite.

En quoi la perspective aérienne aide-t-elle—ou nuit-elle—à la compréhension de l’ampleur et de l’urgence de ce qui se passe ?

À l’ère des satellites et de Google Maps, la plupart des gens connaissent la perspective aérienne, mais cela ne signifie pas qu’ils comprennent toujours ce qu’ils voient. J’ai eu très tôt le réflexe de regarder par les hublots d’avion, et cette habitude a affiné ma capacité à lire le paysage en trois dimensions. Combinée à ma formation en géologie, elle m’offre une compréhension que peu de gens partagent.

Pour beaucoup d’autres, les images aériennes peuvent sembler confuses ou abstraites. Lorsque le sujet n’est pas immédiatement lisible, l’ampleur de ce qui se passe—et son urgence—risque de ne pas être pleinement perçue.

Optima Lake, Oklahoma, 2022 © Evan Anderman
Dark Ponds, Yuma, CO, 2016 © Evan Anderman
Grande ombre, Byers, CO, 2 022 © Evan Anderman

Vous documentez des paysages façonnés par l’extraction—voyez-vous la terre s’adapter d’une manière ou d’une autre, ou simplement endurer ? Et quel récit cela porte-t-il ?

En tant que géologue, je sais que la planète a survécu à des perturbations bien plus grandes que celles que nous lui infligeons aujourd’hui—elle s’en sortira vraisemblablement. Mais l’intensité et la vitesse de l’extraction au cours des cinquante à cent dernières années sont sans précédent, et cela nous place dans une situation fondamentalement différente. La vraie question n’est peut-être pas de savoir si la Terre se regénérera avec ou sans nous, mais ce que ce niveau d’impact signifie pour les conditions qui permettent à la vie humaine de se maintenir.

Lorsqu’on découvre vos photographies pour la première fois, qu’est-ce que vous voulez qu’on perçoive en premier—et qu’est-ce que vous espérez qui reste après un regard plus long ?

Je veux d’abord attirer le regardeur par la beauté, puis éveiller sa curiosité sur ce qu’il voit vraiment. Idéalement, l’image reste assez longtemps en lui pour susciter des questions sur l’environnement qui l’entoure, pour l’engager dans les enjeux en jeu, et peut-être pour l’amener à réfléchir à la manière dont nous pourrions mieux vivre en harmonie avec notre environnement.

Plus d’informations sur Evan Anderman sur son site.

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