Blind Magazine : photography at first sight

L’hommage d’Elton John à Peter Hujar

Une exposition et un catalogue offrent une nouvelle vision de l’œuvre du légendaire photographe bohème des années 1970-1980.

Le photographe Peter Hujar (1934-1987) a choisi la liberté et l’indépendance plutôt que le « succès » et la richesse, indifférent à ce que son travail puisse ou non avoir une valeur marchande. Alors que l’avant-garde de la photographie, représentée par des artistes tels que Robert Mapplethorpe, élève la photographie au rang des beaux-arts, Hujar choisit la bohème, dans le loft de East Village où il travaille, à l’aube du Mouvement de libération gay.

Au cours des années 1970-1980, Hujar photographie l’âge d’or de la scène LGBTQ à New York, avant que le sida ne détruise d’innombrables vies et ne finisse par lui coûter la sienne. Hujar s’épanouit dans le romantisme de ces années : la ville s’effondre, au sens propre et figuré, et les hors-la-loi, les rebelles et les artistes se fraient un chemin parmi les ruines.

Cockette Kreemah Ritz (I), 1971 tirage gélatino-argentique. © 2022 The Peter Hujar Archive, LLC / Artists Rights Society (ARS), New York
Drag Queen with flower, Halloween, 1980, tirage gélatino-argentique. © 2022 The Peter Hujar Archive, LLC / Artists Rights Society (ARS), New York

Décrit par Guy Trebay, dans le New York Times, comme « un beau type, toujours fauché, le fruit d’une famille à problèmes », Hujar choisit de photographier son univers, peuplé d’artistes, d’écrivains, de chanteurs, de performers, d’animaux, et marqué par la nature et la décadence. Ses portraits et paysages sont des élégies, des odes à cette vie qui préfigure inévitablement la mort. Il photographie des superstars telles que Andy Warhol, Candy Darling ou encore Jackie Curtis sur leur lit de mort – cette dernière dans son cercueil, en 1985, victime d’une overdose d’héroïne.


Malgré ses très nombreuses relations, Hujar ne se soucie pas de la reconnaissance, ni d’exercer une influence quelconque, et son œuvre – qui est tout sauf celle d’un carriériste – demeure sans exemple. Le musicien Elton John, l’un des nombreux collectionneurs de Hujar, a rassemblé 50 de ses œuvres triées sur le volet pour l’exposition intitulée « Peter Hujar : Curated by Elton John », ainsi que pour son catalogue . Le regard d’Elton John, aiguisé par des décennies de collection et de conservation, offre une nouvelle vision de l’œuvre de Hujar. Elle montre comment la culture queer, l’érotisme masculin, les portraits, les animaux de compagnie et les paysages peuvent, en se combinant, susciter une beauté poignante et apporter une consolation.

Beauregard’s Dog Pilar, 1983, tirage gélatine-argentique. © 2022 The Peter Hujar Archive, LLC / Artists Rights Society (ARS), New York

Rocket Man

« Bien que je sois devenu un collectionneur sérieux – on pourrait même dire accro – de photographies au début des années 1990, ce n’est qu’en 2011 que j’ai acquis ma première photographie de Peter Hujar », écrit Elton John dans l’introduction de « Peter Hujar: Curated by Elton John ». Le travail de Hujar, en effet, a mis des années à émerger de l’ombre, et à attirer l’attention de collectionneurs tels que la célèbre star britannique.

« L’humanité, la profondeur et la sensualité de Hujar ne sont pas accessibles à tout le monde, et n’ont pas besoin de l’être, mais une fois que ses images pénètrent dans votre système sanguin, elles n’en sortent pas », poursuit Elton John, reconnaissant la capacité singulière de Hujar à hypnotiser son public en dépeignant sans violence la vie moderne. Qu’il s’agisse de photographier la star de Broadway Jerome Robbins, allongé sur une plage de Bridgehampton à Long Island (1977), en plein soleil, et ombrageant ses yeux de sa main pour pouvoir regarder l’objectif, ou bien Skippy, un boa constrictor serpentant dans un intérieur domestique, Hujar fait preuve d’une même attention et d’une même curiosité.

Skippy (Boa Constrictor), 1985, tirage gélatino-argentique. © 2022 The Peter Hujar Archive, LLC / Artists Rights Society (ARS), New York

Photographié d’innombrables fois au cours de sa retentissante carrière, Elton John est doué d’un sens hors pair pour discerner les portraits qui démasquent quelqu’un, révèlent les tréfonds de sa personnalité. Sa sélection comprend les portraits des écrivains Quentin Crisp et William S. Burroughs, des artistes Andy Warhol et Robert Wilson, des chanteurs Peggy Lee et Stevie Wonder, et du photographe June Newton – et nulle pose, nulle prétention dans ces images : Hujar va à l’essentiel, dans toute son œuvre, c’est la condition humaine qu’il représente, et cette visée sacrée ne se monnaye pas.

Peggy Lee, 1974, tirage gélatino-argentique. © 2022 The Peter Hujar Archive, LLC / Artists Rights Society (ARS), New York
Portrait d’Ethyl Eichelberger (II), 1981, tirage gélatino-argentique. © 2022 The Peter Hujar Archive, LLC / Artists Rights Society (ARS), New York

L’exposition « Peter Hujar: Curated by Elton John » est présentée  jusqu’au 22 octobre 2022 à la Fraenkel Gallery de San Francisco. Le catalogue sera publié le 22 novembre par Fraenkel Gallery, 65€.

Don Mahoney et Peter Hujar peignant le 189 Second Avenue, 14 Octobre, 1983, tirage gélatino-argentique. © 2022 The Peter Hujar Archive, LLC / Artists Rights Society (ARS), New York

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