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Henry Roy, Ibiza et le théâtre des rêves

Le sixième livre du photographe franco-haïtien Henry Roy rassemble 30 ans d’images réalisées au cours de ses nombreux voyages sur l’île d’Ibiza. L’artiste raconte à Blind la construction de cet énigmatique livre photo.

Dans le livre photo d’Henry Roy, Ibiza Memories, des falaises alternent avec des vues à couper le souffle, des paysages vertigineux et des images d’une maison familiale juchée au sommet d’une colline.

Ibiza Memories (éd. Nieves) est le 6e livre photo du Franco-Haïtien Henry Roy, qui fait suite à Superstition (épuisé), salué par la critique. Lors de la sortie, l’historien de l’art et photographe Teju Cole, dans le New York Times, décrit l’ouvrage comme hypnotisant, et comme étant l’un des meilleurs livres photo de 2017. « [Roy] est profondément sensible aux paysages oniriques et aux frontières entre ce monde et l’autre », écrit-il. 

Le photographe a déterminé lui-même l’ordre des images d’Ibiza Memories, créant une narration non linéaire, une « poésie visuelle », comme l’appelle Henry Roy. Jamais l’agencement des photos ne semble aléatoire. Sans être documentaire, ce livre est le fruit des séjours du photographe sur l’île des Baléares avec ses amis et sa famille, de 1982 à 2012.

Ibiza 2012 © Henry Roy
Ibiza 2012 © Henry Roy

On découvre, en vis-à-vis sur les pages, des photos en noir et blanc et en couleur, de différents formats, les teintes chaudes dialoguant avec les froides, les verticales avec les horizontales. Les photos n’ont pas de légendes : le texte – Roy est aussi écrivain – est présenté séparément, comme un petit livre en soi.  

Ibiza Memories évoque le travail des réalisateurs de la Nouvelle Vague comme Chris Marker ou Alain Resnais, tout en se référant aussi à la beauté et à la spiritualité du Miroir d’Andreï Tarkovski ou de l’Enterrement de Kojo de Blitz Bazawule. On pense également à F for Fake d’Orson Welles, film où les séquences documentaires alternent avec des mises en scène, ce dont nous avertit le narrateur : « Il va y avoir une supercherie dans ce film sur la supercherie. »

De la même manière que Welles et son équipe font des apparitions à l’image, Roy se montre parfois dans le livre, à la fois en tant que photographe et « tel qu’il est lui-même ».

Les photographies du premier livre d’Henry Roy, Regards Noirs, qui explore de manière similaire l’identité des Afro-descendants dans la société française, font l’objet d’une exposition personnelle à Paris, du 3 juin au 5 août 2023, dans le cadre du colloque organisé au Musée du Quai Branly : « Black Portraitures : Imaging the Black Body in the West ».*

Ibiza 1985 © Henry Roy
Ibiza 1985 © Henry Roy

Vous êtes né à Port-au-Prince, en Haïti. Votre famille s’est exilée en France pour des raisons politiques lorsque vous aviez 3 ans. Comment le fait d’être un réfugié politique a-t-il façonné votre travail ?

Le statut de réfugié politique, qui m’a rendu apatride, m’a privé du droit de retourner en Haïti. J’ai donc dû attendre d’obtenir la nationalité française (à l’âge de 25 ans) pour découvrir mon île natale, dont je n’avais aucun souvenir. Je me suis retrouvé dans un pays étranger, dont je ne connaissais pas bien la langue créole. Cela a déterminé une grande partie de ma relation avec le monde.

Pour l’adolescent que j’étais, Ibiza, terre d’utopie, magnétique, hospitalière et libertaire, reconnue comme « une île au soleil, où les âmes agitées peuvent se retrouver »* s’est avérée être une île de substitution, le pays de rêve dont le destin m’avait privé.

« La pandémie m’a conduit à remettre en question ma pratique artistique »

* [La citation, par le personnage d’Orson Welles dans son film F for Fake, serait tirée du magazine Life. Welles a ajouté : « Une île, deux Ibizas. »] 

Ibiza, 2004 © Henry Roy
Ibiza, 2004 © Henry Roy

Quelle raison vous a conduit à réaliser Ibiza Memories ?

Ce projet attendait son heure depuis de nombreuses années. J’avais toutes ces archives rassemblées dans des boîtes, et je me suis dit que je devrais, un jour ou l’autre, en faire quelque chose. Mais je n’arrivais pas à trouver l’angle d’approche ou la motivation.

Puis mon fils unique a eu 18 ans – l’âge de mon premier voyage à Ibiza – et la France, où je vis, a traversé la longue période introspective du confinement. La pandémie m’a conduit à remettre en question ma pratique artistique. Il m’a semblé évident que je devais me concentrer sur des projets radicaux, des œuvres capables de bousculer nos modes de perception.

J’ai donc ressenti le besoin de commencer à travailler à une manipulation de mes archives. J’étais intéressé par l’idée de composer un récit élaboré à partir d’images « recyclées ».

Ibiza 2012 © Henry Roy
Ibiza 2012 © Henry Roy
Ibiza, 2009 © Henry Roy
Ibiza 2009 © Henry Roy

Mes archives sur Ibiza m’ont offert une cohérence incomparable de points de vue, d’unité géographique et de permanence – Ibiza symbolisant, pour le monde entier, le clubbing poussé à l’extrême et les excès d’une jet-set débauchée.

C’était une manière pour moi d’affirmer ma singularité, en explorant les thèmes de l’identité, du temps, du territoire, de l’utopie et de la fragilité, tout en questionnant la nature de la réalité. J’ai immédiatement décidé que l’île ne serait pas le sujet du livre mais qu’elle servirait de cadre à un récit complexe, capable d’exprimer ma vision des choses. C’est donc mon livre le plus personnel et le plus intime.

Les images d’Ibiza Memories couvrent une période de 30 ans avec des formats et des styles très variés…

Les premières photos en noir et blanc ont été prises en 1982, alors que j’étais un photographe en herbe. Au cours des 30 années suivantes (mon dernier voyage remonte à 2012), j’ai étudié la photographie, poursuivi une carrière et vécu une vie d’homme. C’est donc tout naturellement que mon travail a connu des changements : dans le matériel, les techniques et les styles. 

Dans Ibiza Memories, vous verrez différentes étapes de mon évolution artistique : de la période amateur, un peu naïve et spontanée, à la maîtrise d’un style qui est devenu l’expression fidèle de ma sensibilité, un style que j’ai parfois adapté à la création artistique, parfois aux magazines de voyage ou de lifestyle. Tout cela mis ensemble donne une représentation de ma vision, à travers le temps. 

J’apparais dans le livre en tant que photographe amateur adolescent, puis en tant que père. Certaines des photos sont des autoportraits, mais certaines d’entre elles ont été prises par d’autres. J’ai voulu publier ces photos prises à la volée, avec mes propres appareils, par des proches, afin de renforcer le côté énigmatique de l’histoire.

Cette mise en abyme vise à brouiller les pistes, à faire que le lecteur s’interroge. Qui est l’auteur de ces images ? Sont-elles mises en scène ?

Ibiza, 1983 © Henry Roy
Ibiza 1983 © Henry Roy

Comment avez-vous construit le récit visuel d’Ibiza Memories ?

Je suis un grand admirateur de l’œuvre du poète haïtien Frankétienne, leader du mouvement spiraliste (fondé en 1965), dont voici une brève définition : « Comme son nom l’indique, le spiralisme est une invention qui ne plagie rien d’autre que la vie, la spirale en mouvement. » Je cherchais donc une forme narrative libre qui tourne sur elle-même.

Ce livre est le scénario d’un univers à la fois onirique et ancré dans la mémoire. Le langage des rêves est non linéaire, mystérieux et perçu de manière indirecte. Comme le surréalisme, le vaudou et l’hypnose, il sollicite l’inconscient.

De la même manière, la mémoire hiérarchise les souvenirs de manière aléatoire, désordonnée, selon des priorités inaccessibles à la raison. Ce qui était important pour moi, c’était de trouver une unité à ce livre, composé de fragments de différentes périodes de ma vie.

Deux élèves, Dakar, 2010 © Henry Roy
Deux élèves, Dakar, 2010 © Henry Roy

Vous parlez d’une théâtralité du livre…

Par le mot théâtralité, je veux signifier l’importance du montage et de la mise en page du contenu d’Ibiza Memories. Construire une histoire à partir d’archives aussi imposantes implique évidemment des choix très spécifiques. 

En me concentrant sur certaines situations, certains angles d’approche plutôt que d’autres, en choisissant cette image plutôt qu’une autre, j’ai interprété ce qu’était mon expérience. Je considère le soin apporté à l’agencement de ces photos comme une forme de théâtralisation. Je vois Ibiza Memories comme un théâtre où les acteurs sont ma famille et mes amis, et le cadre est Ibiza.

Ibiza 1983, Nicolas Guené © Henry Roy
Ibiza 1983, Nicolas Guené © Henry Roy
Ibiza, 2004 © Henry Roy
Ibiza 2004 © Henry Roy

Comment en êtes-vous venu à cette mise en page, avec ces images horizontales jouxtant des verticales, et l’île Es Vedrà occupant des pages entières ?

L’île d’Es Vedrà est l’un des endroits les plus magnétiques au monde. C’est un lieu mystique, iconique que j’ai immortalisé sous différents angles, et de manière obsessionnelle, à chacun de mes voyages. Je pense que de toutes les choses que j’ai photographiées à Ibiza, c’est le seul élément invariable dans le temps.

En plusieurs décennies, les humains, les animaux, les plantes changent. Ils naissent, mûrissent, vieillissent et meurent. Même les maisons changent. Alors que la masse rocheuse d’Es Vedrà reste stable, immuable. Seule la lumière qui le révèle et la mer qui l’entoure fluctuent.

J’ai donc décidé d’en faire un axe autour duquel déployer mon histoire. Il intervient dans le récit comme un totem, un potomitan. ** 

**Potomitan est une expression créole qui désigne le poteau central dans le temple vaudou, l’oufo .

Ibiza, 2004 © Henry Roy
Ibiza 2004 © Henry Roy

Ce livre reflète votre croyance en l’animisme et vos expériences du vaudou haïtien. Comment cela a-t-il pu avoir un impact sur les images et le montage ?

La question du vaudou, dans mon travail, mérite d’être clarifiée. Tout d’abord, je dois préciser que je ne suis pas un initié. Je ne suis donc pas le détenteur des grands secrets de cette spiritualité.

Par contre, je sais que je suis habité, comme c’est le cas pour toute personne originaire d’Haïti, par des archétypes vaudou, qui influencent mon psychisme, et donc ma sensibilité. J’ai également abordé le vaudou par l’étude, et je l’ai lié à diverses autres traditions animistes.

« J’ai l’impression que ce que nos yeux perçoivent n’est, d’une certaine manière, qu’une hallucination »

L’emprise de l’invisible sur le monde physique me semble indiscutable, et je crois fermement que chaque être, plante, minéral ou élément de la nature est habité par sa propre énergie, avec laquelle nous interagissons. Et je considère la mort comme une porte, menant à un passage.

Je sais que je prends une bonne photo quand il devient clair pour moi que je rêve ce que je crois vivre. C’est une manière poétique de dire que je suis conscient que ce que je vois est, en quelque sorte, une illusion.

Ibiza 1985 © Henry Roy
Ibiza, 1985 © Henry Roy
Serviette blanche, 2014 © Henry Roy
Serviette blanche, 2014 © Henry Roy

C’est le cas pour tous les êtres humains. Ce que nous appelons réalité peut être considéré comme un rêve. Par conséquent, ce qui sépare le rêve de la réalité reste, à mes yeux, un mystère. Mon travail se situe dans un intervalle poétique où ces deux dimensions dialoguent. Le temps de la mémoire impose ses propres lois.

« Je crois qu’un photographe fait plus que simplement enregistrer ce qui est devant lui. Dans une certaine mesure, il le crée »

Ma lecture du monde est influencée par cette sensibilité, plutôt que par une vision matérialiste ou politique. J’ai l’impression que ce que nos yeux perçoivent n’est, d’une certaine manière, qu’une hallucination.

Quand je photographie, j’ai parfois cette conscience ténue d’être un maître de la coïncidence : tout comme la physique quantique dit qu’un atome observé réagit différemment, je crois qu’un photographe fait plus que simplement enregistrer ce qui est devant lui. Dans une certaine mesure, il le crée.

Quel regard portez-vous sur les souvenirs rassemblés dans ce livre ?

Ibiza Memories est né de l’introspection. Il a germé dans l’esprit de l’homme mûr que je suis, puis j’ai exploré les différents moi impliqués dans les images. C’était un voyage intérieur dans les coulisses de ma mémoire.

L’adolescent que j’étais est toujours là et me regarde, s’interrogeant sur le chemin que j’ai suivi. Ce livre est dédié à ce jeune migrant audacieux, qui avait la présomption de croire qu’il pouvait être photographe dans une France où les Afro-descendants étaient encore « invisibles ».

Ibiza, 2009 © Henry Roy
Ibiza 2009 © Henry Roy
Ibiza 2002 © Henry Roy
Ibiza 2002 © Henry Roy
Ibiza, 2008 © Henry Roy
Ibiza, 2008 © Henry Roy

Comment abordez-vous la question de la beauté dans la photographie ?

Maîtriser le « beau » est ce qui m’a permis de survivre. En tant que jeune photographe vivant à Paris, je n’avais pas vraiment le choix. Il est curieux que je sois considéré comme un photographe de mode, car le monde de la mode n’a jamais apprécié ni reconnu mon travail. Mais d’autre part, ma maîtrise des bases du marketing m’a permis de gagner ma vie en tant que portraitiste, reporter ou même annonceur. Mon travail artistique s’est développé parallèlement à une carrière professionnelle – les deux activités se nourrissant mutuellement – qui m’a conduit aux quatre coins du globe.

Ce que vous appelez « beauté » est donc inhérent à ma façon de photographier. J’ai compris, depuis mes débuts, que ce que j’avais à dire devait s’exprimer à travers une organisation rigoureuse des lignes, des formes et des couleurs. Ma relation avec la lumière est basée sur la passion que j’ai pour le soleil comme source de vie et d’énergie universelle.

Ibiza 1985 © Henry Roy
Ibiza 1985 © Henry Roy

Vos photos d’Haïti sur votre blog sont également d’une beauté saisissante…

La représentation d’Haïti par les Occidentaux a toujours été un problème pour moi. Le pays est perçu, depuis sa création, à travers le prisme d’une fascination-répulsion : entre exotisme, misérabilisme et horreur. En France, on m’a souvent demandé de faire des images spectaculaires du vaudou haïtien. J’ai toujours refusé. D’autant plus que je n’y connaissais rien.

« J’aborde la photographie comme un élément perturbateur, révélant les grands mystères de l’être. Comme une prière, un mantra, plutôt qu’un médium »

Mon point de vue sur Haïti ne peut pas être celui d’un Européen ou d’un Américain. C’est le pays de mes parents, de mes ancêtres. Je la respecte et me sens, d’une certaine manière, responsable de son image. Par conséquent, on ne devrait pas s’attendre à ce que je joue le jeu des préjugés.

La dernière fois que j’y suis allé, en 2016, j’ai photographié mon expérience exactement comme je l’aurais fait pour un pays d’Asie, d’Afrique ou d’Europe. Mon regard varie peu selon les endroits. Il cherche, partout, la même lumière, la même vibration. J’ai la volonté d’échapper aux stéréotypes propres à chaque environnement. Je me fie à une vision intérieure, libre de clichés. Existe-t-il une manière préconçue de photographier le Maroc, le Japon ou le Congo ? Je ne pense pas. J’aime trouver ce qui résonne en moi dans les endroits les plus improbables.

Umbrellas, Haiti, 2016 © Henry Roy
Parapluies, Haiti, 2016 © Henry Roy
Ibiza 2008 © Henry Roy
Ibiza 2008 © Henry Roy

À qui s’adresse Ibiza Memories ?

J’aimerais que ce livre soit pour tout le monde. J’imagine cependant qu’il intéressera particulièrement les transfuges de classe, les binationaux, les métis, les indécis. Tous ceux qui n’ont aucun intérêt à cultiver la division identitaire. Ceux qui fuient l’enfermement et le déterminisme de toutes parts. Les résistants qui sentent, au fond d’eux-mêmes, que la vie ne peut être réduite au business, mais qu’elle est un chemin d’initiation, de libération, vers une compréhension plus large de leur être le plus profond. Ceux qui croient en la nature sacrée de la vie, en la portée illimitée de la conscience. Ceux qui sont attachés à la beauté dont nous nous sommes coupés. Et qui, comme moi, croient aveuglément en ce que le philosophe camerounais Gaston-Paul Effa appelle « le dieu perdu dans l’herbe », dans son livre du même titre. J’aborde la photographie comme un élément perturbateur, révélant les grands mystères de l’être. Comme une prière, un mantra, plutôt qu’un médium.

Ibiza, 2004 © Henry Roy
Ibiza 2004 © Henry Roy

*Les photographies du premier livre d’Henry Roy, Regards Noirs, font l’objet d’une exposition personnelle du 3 juin au 5 août 2023 à Paris, à Little Africa, dans le cadre du colloque du Musée du Quai Branly « Black Portraitures : Imaging the Black Body in the West. »

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