Blind Magazine : photography at first sight

Un studio photo dans les rues de New York

Le photographe et urbaniste Oluwanisola « Sola » Olosunde fait de sa ville natale le décor idéal pour une série d’autoportraits authentiques.

Au début de 2013, lorsque Oluwanisola « Sola » Olosunde, newyorkais d’origine, entre à l’université, il s’apprête à adopter un nouveau look. Après avoir, durant des années, arboré avec classe le sportswear des designers Stüssy et Supreme, Olosunde recherche un look plus personnalisé, aussi subtilement adapté à des entretiens d’embauche qu’à des soirées entre amis. Or un jour, au hasard d’une flânerie dans un Urban Outfitter, Olosunda tombe sur un exemplaire de la monographie explosive de Jamel Shabazz, intitulée Back in the Days (2001).

Sola Olosunde
© Sola Olosunde

En regardant les portraits de rue de Shabazz, réalisés dans le New York des années 1980, Olosunde découvre le style cool des premiers temps. La tendance Athleisure émerge entre les années 1970 et 1980 en même temps que la culture sneaker et le Hip Hop. Mais le raffinement de la culture dancehall est partout présent dans la communauté antillaise de Flatbush, où Shabazz a réalisé de nombreuses photos. En admirant les tenues vintage de Kangol ou de Clark, Olosunde découvre ce qu’il décrit comme « une référence visuelle pour la manière dont je voulais m’habiller ».

Mais le livre de Shabazz n’est pas le seul qui façonnera sa vie. Nigérian américain de la première génération, Olosunde voit Clinton Hill, le quartier de Brooklyn où il a grandi entre les années 1990 et 2000, subir une gentrification rapide avec la construction du Barclay’s Center. La famille déménage alors à Far Rockaway, une île de la barrière de corail située dans l’océan Atlantique, et que le temps semble avoir oubliée. Ce quartier, correspondant au dernier arrêt de la ligne A du métro, est beaucoup trop éloigné pour intéresser les promoteurs, et il n’a donc pas beaucoup changé depuis les années 1980, époque où Shabazz a pris ses photos.

© Sola Olosunde
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© Sola Olosunde
© Sola Olosunde

Fasciné par le paysage en constante évolution de la ville, Olosunde veut comprendre pourquoi les choses sont telles qu’elles sont. Il achète un essai de Jane Jacobs, The Death and Life of Great American Cities (1961), qui révèle la manière dont les urbanistes « rationalistes » tels que Robert Moses détruisent systématiquement les communautés non blanches sous couvert de « rénovation urbaine ». « Cela m’a aidé à voir New York sous un nouveau jour », déclare Olosunde, qui est actuellement urbaniste dans l’arrondissement du Queens.

Le monde au bout des doigts

« En grandissant, je détestais prendre des photos », se souvient Sola Olosunde. Ses parents, désireux d’immortaliser leur vie et celles de leurs enfants et amis, préfèrent les portraits mis en scène aux instantanés. « Mes parents nous prenaient en photo à tour de rôle. On me disait : « Mets-toi ici, Sola, à côté de ta mère. » « Maintenant, au tour de ton frère « , et mes parents ont eu cinq enfants. Les séances de photo duraient 30 minutes, à Six Flags. J’étais vraiment agacé, mais en regardant en arrière, je comprends tout à fait pourquoi ils faisaient cela et je les en remercie, parce que tout ce qui nous reste, ce sont les souvenirs. Si nous n’avions pas les photos, nous n’aurions rien de tangible pour nous rappeler le passé. »

Bien qu’Olosunde assiste, jeune adulte, à l’explosion de la technologie numérique et la popularisation des téléphones cellulaires à appareils photo intégrés, il admire la permanence de la photographie argentique. Au cours de l’été 2017, il achète un appareil argentique pour sept dollars sur l’avenue Myrtle, et se met immédiatement au travail, enregistrant la culture de la rue pour garder une trace de la ville de sa jeunesse. La même année, Olosunde commence également à réaliser des autoportraits par pure nécessité. « Mon frère suivait des cours et je n’avais personne pour me prendre en photo », dit-il. « Je devais me débrouiller seul. Mon père avait un trépied dans le hangar, je l’ai sorti un jour et j’ai commencé à prendre des photos dans mon quartier. Je ne voulais déranger personne, alors j’ai décidé de le faire moi-même. »

© Sola Olosunde
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Olosunde enfourche son vélo et parcourt les rues, repérant des vues panoramiques qui pourraient servir de cadre à sa tenue et donner à l’image le panache d’une photographie de mode professionnelle. Et tandis qu’Olosunde se débrouille ainsi, une passion pour l’autoportrait de rue se développe en lui, passion qui imprègne son travail des six dernières années. En parcourant la ville, il découvre des lieux par pur hasard, descend de vélo, installe son trépied, et transforme la ville en un studio photo improvisé.

« Far Rockaway est un quartier peu peuplé, sous-développé. Il ressemble à ce qu’était New York autrefois », dit Olosunde. « J’ai le privilège de vivre à New York, une ville très ancienne dont certains quartiers sont très bien conservés, comme Bed-Stuy ou Fort Greene. Les quartiers historiques ou les lieux qui ne se sont pas vraiment développés ressemblent encore à ce qu’ils étaient quand j’étais plus jeune. »

© Sola Olosunde
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« A New York, on voit à quel point les gens sont expressifs »

Combinant un style personnel avec la connaissance de l’urbanisme, la pratique de l’autoportrait de Sola Olosunde continue d’évoluer, avec de nouvelles techniques telles que la double-exposition évoquant l’esprit de la couverture de l’album Illmatic de Nas (1994). Ce type d’images, Olosunde les réalise avec un vieil appareil 120 Yashica des années 1950 qu’il a acheté sur eBay. « C’est très facile de travailler avec moi, parce que je ne m’impose pas d’emploi du temps », dit-il. « Ce qui n’est pas fait aujourd’hui peut l’être demain. »

© Sola Olosunde
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© Sola Olosunde

Tout comme des artistes tels que Samuel Fosso, Tseng Kwong Chi ou Cindy Sherman, Olosunde est à la fois photographe et sujet – mais contrairement à eux, il n’est ni photographe conceptuel ni performer : sa pratique se situe plutôt à mi-chemin entre le portrait et la photographie de mode. Modèle lui-même, il a travaillé, quoique indépendant, pour Dapper Dan et Fila, dont les designs font écho à son propre sens du style.

« Je conçois le style comme une forme d’expression, et à New York, on voit à quel point les gens sont expressifs », dit-il. « Dans des villes comme New-York ou Tokyo, où il y a beaucoup de transports en commun, on a tendance à être plus conscient de la manière dont on s’habille, parce qu’on est sans cesse entouré par des gens, donc on se soucie de son apparence. À New York, on partage un espace public, alors on réfléchit à une manière de se démarquer, pour montrer qui l’on est. C’est comme cela que je suis, moi aussi. »

© Sola Olosunde
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