Blind Magazine : photography at first sight

Retour sur les débuts du hip-hop new-yorkais

Sophie Bramly a photographié les artistes, musiciens et danseurs qui ont créé le mouvement culturel le plus influent de la fin du XXe siècle.
Sophia Bramly
MUHAMAD BRONX RIVER I © Sophia Bramly

Lorsque le hip-hop fait son apparition dans le Bronx, on le considère comme un phénomène de mode. Les maisons de disques et les médias grand public dans leur majorité, ignorent cette forme d’art essentiellement noire, dont les créateurs transforment radicalement le style et le son de la musique populaire en rappant sur des samples. Mais les clubs ne s’y trompent pas – et le hip-hop s’impose rapidement. 

Entre 1982 et 1984, la photographe française Sophie Bramly se rend consciencieusement à toutes les soirées hip-hop possibles. Dans les années qui ont précédé l’explosion du hip-hop, les personnes qui photographiaient cette culture étaient principalement des initiés comme Joe Conzo, Martha Cooper et Charlie Ahearn – des artistes impliqués dans la communauté. Bramly fait partie du même groupe, devenant amie avec les DJ Afrika Bambaataa et Grandmaster Flash, les groupes de rap Run-DMC et les Beastie Boys, les graffeurs DONDI et LADY PINK, l’artiste Keith Haring et l’impresario Fab 5 Freddy, qui fera plus tard connaître le hip-hop au monde entier avec son titre Yo ! MYV Raps.

Sophia Bramly
FUTURA & K HARING I © Sophia Bramly
Sophia Bramly
MELLE & LOVEBUG © Sophia Bramly

« J’ai été séduite car, comme personne au départ ne s’intéressait à ce nouveau monde qu’ils étaient en train de construire, ils ont dû faire les choses avec des bouts de ficelle », raconte Sophie Bramly, qui a réuni une extraordinaire collection de photographies dans le nouveau livre Yo ! The Early Days of Hip Hop 1982-84 (Soul Jazz), avec les pionniers de cette culture qui commencent alors à faire des émules dans la musique, le cinéma, la mode, la danse et l’art.

Down By Law

En 1981, Sophie Bramly, qui a la vingtaine, arrive à New York et passe la première année à découvrir la ville. Un jour, elle voit une équipe de breakers se produire à Union Square, et les regarde, admirative, se déchaîner en d’impressionnantes figures de danse acrobatiques. « J’ai eu un déclic et j’ai commencé à m’y intéresser », se souvient-elle en repensant à la façon dont cette rencontre lui a ouvert la voie de la scène hip-hop, encore clandestine.

CRAZY LEGS
CRAZY LEGS © Sophia Bramly

« New York a quelque chose de magique dans le sens où il semble que nous soyons tous connectés », explique-t-elle. « Vous pouviez appartenir au monde des beaux-arts, mais être amis avec des musiciens. Vous pouviez aller dans des clubs et des galeries d’art (uptown, downtown ou midtown) et c’était toujours différent. Il y avait en permanence une vague de gens qui mélangeaient les disciplines. C’était funky et underground, et les gens étaient prêts à toutes les dingueries pour s’amuser. Être créatif, c’était le moteur. »

Plutôt que de précipiter le processus, Bramly prend du recul et s’immerge dans la scène avant de sortir son appareil pour la photographier. Privilégiant l’intimité au glamour, elle est parfaitement à même de documenter la scène hip-hop émergente de l’intérieur. Qu’il s’agisse de prendre le train avec FUTURA pour saisir un graf, de passer du temps chez Bernard Fowler, choriste des Rolling Stones, et sa mère, ou une nuit dans un club, les portraits de Bramly respirent la chaleur et l’amour. 

Sophia Bramly
LISA LEE & BAM © Sophia Bramly
Sophia Bramly
DMC & KOOL DJ HERC © Sophia Bramly

« J’ai avancé très lentement en commençant par prendre des photos de mes amis, Grand Mixer D. St, ZEPHYR, et Fab 5 Freddy. Je les accompagnais au Roxy, et c’est ainsi que j’ai fait partie de la bande », raconte Bramly. « Mon travail est assez différent de celui des autres photographes de l’époque car je ne voulais pas seulement couvrir leur performance sur scène, je souhaitais aussi montrer comment ils vivaient. J’allais chez eux, je photographiais les paysages, je documentais tout de la scène hip-hop. Mais peu se souviennent de moi comme photographe, car j’étais toujours là, parfois avec mon appareil, parfois sans. C’est l’amitié qu’ils ont gardé en mémoire. »

Un message

Le hip-hop prends rapidement le monde d’assaut avec son mélange caractéristique de rythme, de mélodie et de funk, réinventant les chansons classiques grâce à l’art du sampling. Tandis que les DJ remixent les break beats pour créer de nouveaux morceaux, les MCs prennent le micro pour évoquer le monde d’où ils viennent – ces communautés noires et latinos dévastées par la pauvreté, la criminalité, les incendies volontaires commandités par les propriétaires et la négligence du gouvernement. Bien que le mouvement musical soit originaire du South Bronx, il parle de milieux similaires dans tous les États-Unis.

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BEASTIE BOYS N&B © Sophia Bramly
Sophia Bramly
CROWD BRONX RIVER © Sophia Bramly

Pour Sophie Bramly, c’est une révélation. Issue d’un milieu bourgeois, elle se souvient : « J’avais les problèmes qu’on a à 20 ans : « Je n’ai pas de petit ami’ ou ‘Je n’ai pas de vrai boulot », toujours malheureuse sans raison. Lorsque je suis devenue amie avec eux, j’ai réalisé que la plupart n’avaient pas le même passé. Beaucoup vivaient dans des cités, et le Bronx était comme un pays en guerre. Mais ils dégageaient une telle joie et tant d’énergie. Cela a changé ma vie à l’époque – et c’est toujours le cas. »

Le hip-hop est né d’amour et d’un désir de créativité. Qu’il s’agisse de peindre des chefs-d’œuvre sur des trains ou de prouver qui est le meilleur, les pionniers du mouvement ont créé une culture à part entière, fondée sur les principes d’originalité, d’innovation et d’excellence. « Aucun d’eux n’a jamais pensé qu’il était possible d’en faire un métier et d’en tirer des revenus, alors il s’agissait de tirer le meilleur parti de la vie », explique Sophie Bramly. 

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DST BEDROOM (EXTRA) © Sophia Bramly

« Je me souviens de la première fois où DST a reçu un chèque pour son 33 tours. Il était encore assez jeune et vivait avec sa mère, et il voulait acheter la veste Michael Jackson parce qu’on raisonne ainsi lorsqu’on est un gamin. Je me souviens quand Roxanne Shante a reçu un gros chèque. Elle avait tout juste 14 ans et elle a acheté une limousine. Je crois que c’était une Cadillac. Ça faisait partie de la beauté de l’époque. »

Yo! The Early Days of Hip Hop 1982–84 est publié par Soul Jazz, 49.95 $.

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FAB 5 FREDDY – WHITE CASTLE © Sophia Bramly
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BAM & KOOL HERC © Sophia Bramly

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