Blind Magazine : photography at first sight

La savante désinvolture de Wolfgang Tillmans présentée au MoMA

On a dit de lui qu’il était « l’un des artistes vivants les plus importants au monde ». A l’occasion de cette rétrospective, nous revenons sur la carrière de Tillmans et son ascension jusqu’au pinacle du monde de l’art : une exposition personnelle au Museum of Modern Art.

Wolfgang Tillmans a dix ans lorsqu’il observe la galaxie Andromède au télescope. Quelque chose le frappe dans cette grande spirale lointaine, ce ciel étoilé. Il prend ses toutes premières photographies. Quarante ans plus tard, sa curiosité pour toutes les choses du monde ne s’est pas démentie et s’exprime dans la rétrospective de son travail au MoMa, « Wolfgang Tillmans: To look without fear », l’exposition la plus importante qui ait été consacrée à son œuvre.

Tillmans commence sa carrière de photographe (bien que le terme « photographe » puisse être réducteur, compte-tenu de l’ampleur de sa production et l’expérimentation d’autres médiums) en 1989, pour le magazine britannique street-style i-D, qui était, à l’origine, un fanzine aux pages agrafées. La culture punk, les sorties en boîte et les looks de rue s’y côtoient, et Tillmans y a parfaitement sa place, avec ses photographies de la vie nocturne à Hambourg. Rapidement, il devient un contributeur régulier du magazine.

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Lutz & Alex assis dans les arbres (1992). Avec l’aimable autorisation de l’artiste, David Zwirner, New York / Hong Kong, Galerie Buchholz, Berlin / Cologne, Maureen Paley, Londres.
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Freischwimmer 230 (Nageur libre 230, 2012). Avec l’aimable autorisation de l’artiste, David Zwirner, New York / Hong Kong, Galerie Buchholz, Berlin / Cologne, Maureen Paley, Londres.

L’exposition présentée au MoMa ressaisit l’esprit des premiers travaux de l’artiste. Les images sont simplement fixées sur le mur avec du ruban adhésif transparent, en un agencement fortuit semblable à celui d’un mood board. Certains tirages sont répétés en différents formats, différemment recadrés, et il n’y a aucun cartel sur les murs. Des pages des premiers numéros du magazine i-D côtoient d’immenses photographies, en un jeu constant entre les dimensions des pièces. Une salle plongée dans le noir restitue l’atmosphère des night-clubs de la fin des années 1980 à Hambourg et Berlin, avec des beats énergiques et une vidéo de néons clignotants. A l’extérieur de cette salle, on peut voir des gros plans de fêtards excentriques, d’organes génitaux, et des petits matins où l’on se remet de la soirée de la veille.

Un grand nombre des premières photographies de Tillmans est présenté dans cette rétrospective, qui lui ont valu l’attention (parfois conflictuelle) du monde de l’art; et si l’on excepte l’utilisation, par la suite, d’autres médiums, l’esprit du travail n’a pas vraiment changé depuis le début des années 1990. Dans un article de 1997 paru dans The Village Voice, le critique Peter Schjeldahl qualifie Tillmans de « paparazzo de la scène punk…utilisant des outils banals mais sophistiqués (notamment l’impression au laser) pour mettre en scène, avec réalisme, la jeunesse bohème, la mode vernaculaire et la politique de gauche. » Et Schjeldahl conclut : « Comme Gerhard Richter, [Tillmans] a un sens esthétique du jeu, même lorsque sa démarche est la plus osée. »

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Nature morte, New York (2001). Avec l’aimable autorisation de l’artiste, David Zwirner, New York / Hong Kong, Galerie Buchholz, Berlin / Cologne, Maureen Paley, Londres.
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Smokin’ Jo (1995). Avec l’aimable autorisation de l’artiste, David Zwirner, New York / Hong Kong, Galerie Buchholz, Berlin / Cologne, Maureen Paley, Londres.
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Le coq (baiser) (2002). Avec l’aimable autorisation de l’artiste, David Zwirner, New York / Hong Kong, Galerie Buchholz, Berlin / Cologne, Maureen Paley, Londres.

Ce qui frappe, dans les œuvres présentées, c’est la variété des formats des tirages, allant de 13 cm à plus d’ 1m50. On remarquera, en particulier, une grande photographie, prise avec un flou de bougé, et dont le grain est révélé par la taille de l’impression. Elle représente un ciel nocturne, gris bleu, au travers de quelques branches d’arbres, avec des étoiles qui semblent le perforer : image captivante, en ce qu’elle évoque : l’émerveillement et la crainte que l’on ressent, surtout lorsque l’on est enfant, en regardant le ciel nocturne, immense, infini – et qui, de ce fait, nous renvoie à notre mortalité. Une grande place est d’ailleurs, dans cette exposition, accordée aux représentations du ciel nocturne tacheté de lumière, rappelant les premières photographies de Tillmans.

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Icestorm (2001). Avec l’aimable autorisation de l’artiste, David Zwirner, New York / Hong Kong, Galerie Buchholz, Berlin / Cologne, Maureen Paley, Londres.

Mais ce que l’exposition met en valeur, avant tout, c’est la création des images. « Le tirage représente une grande partie de mon travail, la manière dont l’image se manifeste sur le papier ; j’ai fait, et je fais encore, beaucoup de recherches sur la fabrication de l’objet que l’on a sous les yeux », déclare Tillmans dans une vidéo enregistrée pour la Tate Modern. « Mais les tirages n’ont rien à voir avec ce qu’ils sont depuis six ans, environ, il y a une quantité infinie de détails et une richesse presque infinie de couleurs, impossible à reproduire dans un livre ou sur un écran, et cela rend le travail en studio sur ces œuvres vraiment très particulier, car c’est littéralement une découverte. On voit des choses qu’on ne voyait pas auparavant. » 

Et Tillmans poursuit : « Il n’y a pas une bonne manière de lire mon travail, je dis parfois que si vous le voyez dans une exposition et que vous êtes touché à 5%, que vous vous dites : je sais ce que ça sent, je sais le bruit que ça fait, j’ai déjà vu ça, je ressens ça – alors, j’ai réussi à faire ce que je voulais faire. Ce que l’art produit en moi ne peut pas non plus se dire. C’est quelque chose qui trouve ou non écho en nous, mais on sait que cela doit être ainsi, et pas autrement. »

Mentionnons également les œuvres abstraites, de grands formats où les lavis et vagues de couleur évoquent le cosmos autant que l’océan. Ces œuvres réalisées sans appareil photo, par une manipulation de la lumière sur du papier photosensible, confirment l’idée que Tillmans est davantage qu’un « photographe ». Bien que l’on reconnaisse, ici et là dans la série, des visages familiers – Frank Ocean, Kate Moss –, ce sont les variations sur le ciel et l’expérimentation abstraite qui retiennent le regard.

Frank, sous la douche (2015). Avec l'aimable autorisation de l'artiste, David Zwirner, New York / Hong Kong, Galerie Buchholz, Berlin / Cologne, Maureen Paley, Londres.
Frank, sous la douche (2015). Avec l’aimable autorisation de l’artiste, David Zwirner, New York / Hong Kong, Galerie Buchholz, Berlin / Cologne, Maureen Paley, Londres.
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blue self–portrait shadow (2020). Avec l’aimable autorisation de l’artiste, David Zwirner, New York / Hong Kong, Galerie Buchholz, Berlin / Cologne, Maureen Paley, Londres.
Lüneburg (self) (2020). Avec l'aimable autorisation de l'artiste, David Zwirner, New York / Hong Kong, Galerie Buchholz, Berlin / Cologne, Maureen Paley, Londres.
Lüneburg (self) (2020). Avec l’aimable autorisation de l’artiste, David Zwirner, New York / Hong Kong, Galerie Buchholz, Berlin / Cologne, Maureen Paley, Londres.

Tillmans est habile à convaincre le public que tout est instinctif ou aléatoire, issu d’un sentiment presque brut, qu’il s’agisse de la structure des images ou du choix de les fixer sur les murs avec du ruban adhésif. Malgré tout, comme le rapporte le New Yorker en 2018, Tillmans a spécifié au millimètre près, pour chaque image, la longueur des morceaux de ruban adhésif, ainsi que le nombre des clips soutenant les grands formats, ou encore, l’angle d’attaque des clous sur une surface. Rien n’est laissé au hasard.

« Selon moi, des choses profondes et pleines de sens adviennent dans les moments éphémères », déclarait-il à The Creative Independent l’année dernière. « On ne sait pas de quoi sera fait le moment, et il y a une grande poésie dans la coexistence entre ce que j’appelle le hasard et le contrôle. Mon travail est suspendu entre les deux, il oscille constamment dans cet espace, en quelque sorte, et j’essaie de laisser faire le hasard en même temps que de garder le contrôle, autant que possible. Savoir quand s’arrêter est tellement important. Quand est-ce que j’ose perdre le contrôle ? Quand est-ce que je permets aux choses d’avoir lieu? »

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Vue de l’installation de Wolfgang Tillmans : To look without fear, présentée au Museum of Modern Art, New York, du 12 septembre 2022 au 1er janvier 2023. © Emile Askey

L’exposition Wolfgang Tillmans: To look without fear sera présentée jusqu’au 1er janvier 2023 au Musée d’Art Moderne de New York.

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